À la croisée des chemins
Dyachkov et Saulnier, tempêtes et accalmies

Photo: Serge Pilon - Le violoncelliste Yegor Diachkov et le pianiste Jean Saulnier.
Gisèle Bart
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Le 17 octobre, toujours à la salle François-Xavier de Prévost, les organisateurs de Diffusions Amal’Gamme ont dû éprouver une grande fierté lors du spectacle À la croisée des chemins. En effet, en début de concert, l’éminent violoncelliste Yegor Diachkov et le chevronné pianiste Jean Saulnier nous ont fait part de leur bonheur d’être «enfin à Prévost ».

Ces deux musiciens étaient là pour nous présenter un programme des plus éclectiques, ouvert par un Schumann. Il fut bon d’être bercés par un Adagio joué avec une extrême douceur, violoncelle et piano totalement à l’écoute l’un de l’autre, puis de passer à la voletante exubérance de l’Allegro. Suivirent deux Bohuslav Martinu, considéré par les jazzmen comme un « classique », puis, ce fut un Nikolaï Kapustin. Tous deux sont du XXe siècle, celui de tant d’incartades, de recherches, de carcans éclatés. Rigidité, martèlements répétés chez le premier, ludisme chez le second, tout cela fut clos par le même sourire d’enfants satisfaits au visage des très habiles Dyachkov et Saulnier.

L’Arabesque H201a de Martinu, un tango, avait été choisie pour introduire celui d’Astor Piazzola, plus sombre cependant. Nous savons que Piazzola, un Argentin, éleva ce style de danse de bars clandestins au niveau d’une grande musique de concert jouée dans les plus prestigieuses salles du monde. Ce 17 octobre 2015, Dyachkov et Saulnier nous transportèrent vers des sphères des plus élevées, justifiant le titre de la pièce Le grand tango et nous emportèrent, sidérés, vers un final sublime.

Après la pause, un autre «iconoclaste » nous fut joué. Christos Hatzis, d’origine grecque, revisite également le jazz ainsi que le tango. Dyachkov nous annonça la pièce Atonement (Expiation), comme une « qui donne beaucoup de fil à retordre». « Nous vous souhaitons d’avoir autant de plaisir à l’écouter que nous allons essayer d’en avoir à la jouer » ajouta-t-il, taquin.

Ce fut en effet étrange, mais d’une beauté extrême. Malgré les dissonances, arythmies, glissements et martèlements, il ne s’agissait pas du «vacarme» décrié par André Mathieu, mais bien de sons harmonieux tout simplement agencés autrement. Mais s’il a fallu, certes, une écriture solide pour que cette œuvre sophistiquée demeure aussi agréable à entendre, il a fallu aussi l’habileté de deux musiciens passionnés, disponibles à la nouveauté qui, loin de nous lasser, nous ont tenus en suspens, curieux et attentifs. Personnellement, je me suis sentie comme ce jour où j’ai découvert ce qu’on nommait la « nouvelle cuisine ». Ce jour où, dans mon assiette, on avait remplacé mes pommes de terre dauphines par des patates bleues, où l’on osa poivrer mes fraises et me servir d’excellents vins au verre, ce qui me permit d’en déguster plus d’un au même repas.

De la même façon que Martinu avait pertinemment introduit Piazzola dans la première partie, ce Hatzis nous achemina, dans la deuxième partie, vers la magistrale Sonate Op. 40 du plus sérieux et caustique Dmitri Chostakovitch. Cette œuvre troublante qui s’ouvre sur l’expression tourmentée d’un chagrin immense (Allegro non troppo) se poursuit par une danse rustique (Allegro), loufoque et grave tout la fois, humour noir du compositeur en réaction aux horreurs qui l’entourent, perpétrées par Staline. Elle se continue par « l’une des plus belles pages de la musique romantique jamais écrites, profon- deur, questions existentielles non résolues », désespérance (Largo). Elle se termine enfin sur un Allegro, transcendance d’une peine abyssale, emballement, bourrasque sur le piano, accords plaqués, martèle- ments fréquents, tandis que le vio- loncelle se fait imprévisible. C’est au plus profond de mes souvenances successives qu’il me faut plonger pour trouver les mots dignes de l’écriture et surtout de l’exécution grandiose de cette grande œuvre, j’allais écrire Grand Œuvre!

Au rappel, on nous ramena à l’Allemagne du début par un Brahms apaisant.

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