Le shakuhachi ou flûte japonaise

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Sylvie Prévost
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Une affaire de passion pour Bruno et Michel

Sylvie Prévost – Que sont cette flûte et cette musique qui ont inspiré tant de dévotion à Bruno Deschênes et Michel Dubeau? 

Le shakuhachi

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Le shakuhachi est une flûte fabriquée dans une tige de bambou cueillie à partir de la racine. Somme toute, cet instrument a connu peu de transformations depuis son arrivé au Japon (vers le VIe siècle), jusqu’à nos jours. Percé de cinq trous, il est accordé selon la gamme pentatonique (à cinq sons) typique de l’Extrême-Orient. Il peut tout de même jouer tous les sons de notre gamme grâce à la coordination des doigtés, de la position des lèvres du musicien et de l’angle de la flûte sur son menton. Au cours des âges, il s’est décliné en plusieurs longueurs, les plus longs étant les plus graves, et on en a fait un instrument plus sonore et plus juste à partir de la fin du XIXe siècle. Mais grosso modo, on se trouve encore aujourd’hui devant le même instrument que les moines zen bouddhistes Komusô utilisaient pour méditer durant la période médiévale japonaise.

Cette dernière fonction est ce qui semble avoir harponné Deschênes et Dubeau, et probablement les nombreux joueurs de shakuhachi dispersés à travers le monde. Du moins est-ce de cet aspect qu’ils m’ont le plus parlé. Il fallait pour cela faire un long détour historique ainsi qu’un survol du système de notation musicale japonais, si différent du nôtre.

La notation musicale

Chez les Japonais traditionnels, les sons sont représentés par des caractères – en fait des mots, qui indiquent aussi jusqu’à quel point les trous de l’instrument doivent être fermés ou laissés ouverts. Cinq degrés d’ouverture sont possibles pour chacun des cinq trous. Chose curieuse pour nous, il n’y a aucune notation de rythme ni de volume sonore dans les pièces de méditation. Par contre, un petit trait indique les respirations, qui sont obligatoires. Pour un néophyte les partitions sont en tous points semblables à des textes littéraires. Pas de portées, de clés, de mesures, de battue…

L’interprétation

L’interprète jouit donc d’une très grande liberté d’expression. Il joue à son rythme, dans les nuances qu’il choisit, en respirant longuement ou pas. À cela s’ajoute une autre profondeur dans la capacité expressive : il existe en effet des doigtés différents pour une même note, qui permettent d’en faire varier le timbre, de la rendre plus brillante, plus venteuse, plus sombre. Tous les aspects de chaque son sont donc sculptés par le musicien et chaque mélodie peut adopter une infinité de formes. Comme dans toute musique, différents buts sont recherchés. Par exemple, il y a de la musique pour accompagner les défunts, pour illustrer une marche en montagne, pour exprimer un état d’âme, pour décrire des émotions ou des paysages. Les thèmes sont divers, mais la transmission est chaque fois une image sonore unique.

Ce qui donne toute sa valeur à une prestation, c’est la façon dont le musicien arrive à exprimer sans aucune interférence un état d’esprit, un état intérieur, face à une situation donnée. La totale immersion de l’interprète dans le « moment présent » dicte non seulement toutes les facettes de son jeu, mais aussi la qualité du silence qui précède ou qui suit les sons. En effet, ici, le silence n’est pas une absence de son, mais une présence au monde. La musique ne saurait se concevoir sans le silence habité qui la fait naître, ni sans plénitude dans le silence qui la voit s’éteindre. Si les thèmes sont repris, chaque interprétation représente une expérience qui restera unique, en fonction du moment, de l’humeur du musicien, de la qualité du public, etc.

Il existe plusieurs écoles stylistiques de shakuhachi. À l’époque des moines, c’était un instrument solo et intime, dont la sonorité n’était pas toujours juste. Vers la fin du XIXe siècle, des améliorations techniques sur le plan du volume sonore, de l’accord et de la justesse lui permettent d’accompagner d’autres instruments ou de jouer en concert. Les Occidentaux qui étudient le shakuhachi ont la chance de pouvoir toucher plusieurs styles, contrairement aux usages admis au Japon. L’école moderne, qui a pris son essor après la Seconde Guerre mondiale et s’est répandue dans la foulée de la musique du monde et New Age, porte l’influence de la musique occidentale. C’est peut-être pourquoi elle nous est plus accessible.

Les difficultés

Pour des Occidentaux baignant depuis des siècles dans un système très codifié, et encore plus pour des gens formés en musique, se détacher de nos formes connues demande de la persévérance dans la déconstruction. Il faut se détacher des notions de performance et de justesse du son, considérer le silence comme aussi important que la musique elle-même, travailler sa présence au monde en temps réel, comprendre comment transmettre le sentiment que la musique part de l’intérieur, « émane du silence et retourne au silence », comme l’explique Deschênes. Forcément, l’ouverture vers ce nouveau mode d’expression mène à une tout autre façon de voir la vie : celle qui privilégie l’expression pure de ce que l’on est à l’instant présent, dans un univers que l’on respecte autant que l’on se respecte soi-même. C’est une reconnaissance de l’aspect sacré du monde.

Cette attitude à la fois détachée et intensément présente est aussi ce à quoi le public devrait aspirer. Il faut aborder la musique de shakuhachi « comme une promenade en forêt », nous dit Dubeau, « avoir le cœur ouvert, prêt à accueillir ce qui va survenir ». Inutile d’être rationnellement éveillé, de rester à l’affût d’une mélodie, d’une orchestration, d’une modulation… Loin d’un exutoire et ne se prêtant pas à la projection de nos préoccupations, le shakuhachi permet au contraire de nous délivrer, de libérer notre imaginaire tout en restant fermement attachés à la réalité. En effet, le son de l’instrument est très ancré dans la nature : boisé, venteux, très texturé, et le jeu de l’interprète peut évoquer le velours, le roc, les épines…

C’est l’illustration de ce paradoxe dont on prend parfois conscience : on ne peut se libérer qu’en s’enracinant, on ne peut prendre de la hauteur qu’en creusant notre conscience, on ne peut être universel qu’en étant profondément de quelque part.

Pour aller plus loin :

www.musis.ca : Ensemble Matsu Také

Ensemble Matsu Také :

                Le son mystérieux du vent dans les bambous (CD, 2007)

                Yamabiko (CD, 2016)

Michel Rakumon Dubeau:

                Kagami no Ura (CD, 2013)

                en collaboration avec Andrée Boudreau, pianiste : Da Ha (CD, 2016)

Bruno Chikushin Deschênes:

                Nagaré (CD, 2013)

                Le shakuhachi japonais, une tradition (livre, Éditions de l’Harmattan, 2017)

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