Histoire d’une mère

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Bonne fête aux mamans

Françoise Nicolas- Chaque mère a sa spécificité. Chaque enfant a son individualité. Chaque lien mère-enfant a sa particularité. Dans une famille qui se compose d’une mère et de plusieurs enfants, il y a autant de relations mère-enfant qu’il y a d’enfants. Il n’est donc pas étonnant que, pour souligner son lien affectif avec sa mère, un enfant devenu adulte lui offre une rose alors que son frère lui offre une journée bricolage à la maison et que sa sœur lui offre une sortie magasinage.

Et puis, il y a la fille ou le fils qui offre son manque de disponibilité, trop de soucis ces temps-ci dans sa vie personnelle. Il y a aussi l’enfant adulte qui offre son tumulte, piégé dans ses limites physiques ou cognitives ou psychologiques ou sociales ou de dépendances. Sans compter l’enfant adulte qui offre sa distance, en ne donnant plus de nouvelles depuis trop longtemps. Il y a aussi l’enfant qui aurait dû devenir adulte et qui offre son dernier et irrémédiable silence, parce qu’il n’est plus. Chaque relation mère-enfant a sa propre histoire. Chaque histoire est singulière. À chacun de ces liens uniques mère-enfant, j’offre l’histoire d’une autre mère exceptionnelle.

L’aventure de Marie-Anne

Marie-Anne Gaboury naît en 1780 à Maskinongé, un village situé près de Trois-Rivières. De 12 à 24 ans, elle est ménagère au presbytère. Discrète et belle, elle refuse tous les prétendants de la contrée. En janvier 1806, lors d’une soirée de contes, elle tombe amoureuse de Jean-Baptiste Lagimodière. Il est coureur des bois, voyageur, chasseur, trappeur, de passage à Maskinongé et il raconte les histoires des lointains Pays-d’en-Haut. Quelques jours après leur mariage, en mai 1806, Marie-Anne et Jean-Baptiste embarquent dans un canot de maître à Lachine pour un voyage qui durera quelques mois (un aller). Marie-Anne est la première femme blanche à prendre la route des voyageurs vers le Nord-Ouest canadien. Elle est la seule femme au milieu de deux cents hommes qui pagaient. Tous la respectent et, comme eux, elle mange du porc, dort à la belle étoile, remonte la rivière des Outaouais, passe au-dessus des rapides de la Chaudière (Ottawa), participe aux portages, traverse le lac Nipissing, emprunte la rivière des Français pour rejoindre la voie des Grands Lacs. La baie Georgienne derrière elle, elle longe le lac Huron, passe le saut Sainte-Marie, traverse le lac Supérieur et arrive au fort Kaministiquia (Thunder Bay), là où vivent les patrons de la Compagnie du Nord-Ouest, les Indiens Ojibways et Saulteux, les Métis, les voyageurs et les hivernants. Elle devient amie des femmes indiennes et métis. Elle apprend leurs coutumes. Elle s’habille, cuisine, soigne, travaille les peaux comme elles. Puis elle repart en canot pour d’autres portages et le lac à la Pluie, le lac des Bois, le lac Ouinipic (Winnipeg) et rivière Rouge jusqu’au fort Pembina, frontière de plusieurs territoires indiens.

Là, en janvier 1807, elle donne naissance au premier enfant blanc; et, parce que c’est la fête de l’Épiphanie, elle l’appelle, Reine. Puis elle repart en canot et rejoint Fort des Prairies (Edmonton) fondé par la Compagnie de la Baie d’Hudson. À la chasse, son cheval s’emballe et elle donne naissance au premier enfant blanc de l’Alberta; et, parce que son fils est né dans les grands espaces de bisons, il est appelé La Prairie. Puis elle connaît les grandes rivalités entre les trappeurs embauchés par la Compagnie du Nord-Ouest et ceux de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Elle se déplace à la Fourche (Winnipeg) et donne naissance au premier enfant blanc du Manitoba; et, parce que son fils est né sous les arbres, il est appelé Cyprès. Puis elle rejoint une petite communauté installée sur la rivière Rouge et vit dans une ferme sur la rivière Seine. Elle a neuf enfants et adopte une petite métis. Les missionnaires arrivent dans la petite colonie de la rivière Rouge, qui devient Saint-Boniface, et Marie-Anne est marraine de ses dix enfants, de tous les enfants indiens et de tous les enfants métis. Sa fille Reine se marie, vit aux États-Unis, et mère et fille passeront quarante-deux ans sans se voir. Sa huitième enfant, Julie, se marie avec le métis, Louis Riel, et le couple aura un fils, le petit Louis Riel. À la mort de Jean-Baptiste, Marie-Anne vit chez un de ses fils, à Saint-Boniface (un quartier de Winnipeg), près d’un presbytère. Elle n’a jamais revu sa famille à Maskinongé. Cette pionnière a connu la grande aventure, diverses séparations, des conditions de vie précaires, la privation à tous les niveaux, des conflits majeurs, le meurtre de ses compagnes de voyage, la bataille des Sept-Chênes, la vie de prisonnière, la fuite, la protection sous la tente d’un Indien et de nombreux enfants, les siens et ceux des autres. Les Indiens Saulteux l’appelaient Ningah, qui veut dire Mère. Elle avait appris leur langue. Quand Marie-Anne meurt en 1875, à l’âge de 95 ans, elle voit son petit-fils, Louis Riel, chef des Métis, devenir le père du Manitoba alors qu’on la nomme Grand-mère de la rivière Rouge. Chaque lien mère-enfant tisse sa particularité.

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