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Adresses

Le Premier ministre canadien (encore lui!) a lancé récemment une nouvelle expression bafouant la langue française en se déclarant capable d’adresser un problème. Il n’en est évidemment pas à ses premiers boulets tirés sur la logique de notre langue, qui apparaît de moins en moins comme la sienne. Cette fois encore, il n’a fait que mal traduire, après d’autres aussi malappris que lui, l’expression anglaise to address oneself to an issue, c’est-à-dire aborder un problème, s’attaquer à une situation. L’anglais a d’ailleurs tiré cet énoncé du français, qui s’est longtemps parlé à la cour d’Angleterre, où la devise de l’Ordre de la Jarretière (appelée telle quelle en anglais) est toujours Honni soit qui mal y pense.

À ce Trudeau de deuxième catégorie, on pourrait lancer Honni soit qui mal y parle, et lui rappeler que le mot adresse et ses dérivés proviennent du latin dirigere, d’où sont aussi nés diriger, direct et adroit. On notera que le mot français adresse n’a qu’un des deux D du address anglais et qu’il porte deux significations parallèles : celle de la localisation d’un bâtiment (l’adresse où j’habite) mais aussi celle de la qualité synonyme d’habileté dans l’accomplissement d’une tâche (l’adresse ou la maladresse d’un politicien).

Parallèlement, l’anglais et le français utilisent ainsi pour évoquer la conversation deux expressions qui se différencient par leur complément direct (to address someone) et indirect (s’adresser à quelqu’un). On peut alors constater que le transfert de s’attaquer à un problème sur to address to an issue bafoue deux usages fondamentaux de la langue française : celui des prépositions et celui du verbe où un deuxième pronom reprend l’identité du sujet (je m’adresse à des francophones en français, tu te trompes, on s’en souviendra).

Ce n’est d’ailleurs pas la seule expression courante à trahir la cohérence du français, puisque dans chaque bureau de poste du très déculturalisant pays du monde, on peut voir afficher l’équivalence des from/to et de/à, qui constituent une autre insulte à notre langue. L’anglais, en effet, joue avec brio des propositions pour composer des phrases comme to go in for (entrer quelque part pour une raison donnée) ou the place I’m going from (l’endroit d’où je viens); mais le français n’utilise les prépositions qu’entre les mots et jamais à la fin d’une phrase. Les deux langues ont chacune leur logique. En français on peut dire cette lettre vient de mon frère ou j’ai envoyé un colis à ma sœur, mais on n’écrirait jamais cette lettre vient de : mon frère; parce que le deux-points oblige à la présence d’une identification complète avant d’apparaître. On pourra par contre écrire expéditeur : Untel; ou destinataire : Unetelle.

Notez enfin que dans la mention d’un lieu, chacune des informations peut être suffisante. On les séparera conséquemment par des virgules, comme on le fait quand on répète un mot (toi, tu connais la bonne manière), et on écrira au 24, promenade Sussex, à Ottawa, Canada, pour porter plainte.

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