Ashu-Takusseu : la traversée photographique

« Encadrer un autochtone, ça ne se fait pas », explique Depatie qui dénonce, avec cette oeuvre, la restriction des réserves - Photo : Emma Guerrero Dufour
Emma Guerrero Dufour
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Changer le regard posé dur l’autre par la photographie

Emma Guerrero Dufour – La traversée photographique de l’artiste pluridisciplinaire Michel Depatie est actuellement exposée au Centre d’exposition de Val-David. Composé d’une vingtaine de photogravures, l’idée du projet est de propager une vision authentique et contemporaine des Premières Nations, à travers leur propre regard.

Il y a trente ans, Michel Depatie est allé à la rencontre des Innus de la Côte-Nord en organisant un échange entre une classe de primaire de Montréal et une autre de Maliotenam. Demeuré ami avec les gens de la communauté, il y est retourné chaque année depuis et a entamé un projet artistique en 2014.

L’exposition Ashu-Takusseu : La traversée photographique est la dernière étape de ce projet. Dans son travail, Depatie, qui s’est établi à Val-David il y a deux ans, revisite 525 portraits réalisés par le photographe et ethnologue américain Edward Curtis, afin de les mettre en dialogue avec une série d’autoportraits d’autochtones contemporains.

À l’entrée, deux séries de portraits sont placées en couple. Une faisant référence au passé, l’autre au présent. Mais les deux périodes s’entrecroisent par le biais de la mosaïque : le portrait d’époque, réalisé par Curtis, est composé d’une mosaïque d’égoportraits récents, tandis que le portrait actuel est composé d’une mosaïque des photos de Curtis.

Les égoportraits viennent de membres de la communauté de Maliotenam qui ont souhaité lui faire parvenir des photos et participer au projet. « J’aurais pu aller chercher des selfies sur le web, mais je tenais à ce que le processus soit collaboratif », explique Depatie. Plutôt que de leur demander de prendre la pose dans leurs habits traditionnels, à la manière de Curtis, des personnes de tous les âges étaient invitées à se prendre elles-mêmes en photo et à les lui envoyer par le biais des réseaux sociaux.

Chaque selfie est composé de 3000 photos issues d’une banque de données du Wapikoni mobile, un organisme créé en 2000 par le conseil Atikamekw et la cinéaste Manon Barbeau, dont le but est de briser l’isolement et autonomiser la jeunesse par le biais du cinéma. Soutenus par des cinéastes mentors, les jeunes autochtones font des films sur les enjeux de leurs propres communautés.

L’artiste explore ainsi la représentation du sujet en photographie, en engageant les communautés autochtones dans leur propre représentation. « Je ne voulais pas imposer ma vision des autochtones », explique Depatie, qui est partenaire de l’organisme depuis six ans.

Déconstruire les préjugés

L’exposition rend compte d’un débat philosophique sur la vérité en photographie, qui ne date pas d’hier. Pour certains, il n’y a rien de plus réaliste qu’une photographie, mais pour Depatie, la vérité de la photo, c’est celle du photographe. « La photo n’est pas la réalité, c’est une représentation artistique de celle-ci », soutient-il.

L’artiste, qui se définit comme un allié des premières nations, a voulu répondre, dans son travail à la méthode d’Edward Curtis, qu’il remet en question. L’éminent photographe américain basé à Seattle, qui a réalisé plus de 4000 photos d’autochtones, dans 80 communautés aux États-Unis et au Canada, avait l’habitude de mettre en scène et de retoucher ses photos, de manière à perpétuer, selon Depatie, des stéréotypes.

L’artiste soutient que les Autochtones ont surtout été vus tel que l’homme occidental souhaitait s’en souvenir. « Je voulais déconstruire les photos de Curtis », explique Depatie, critique de la démarche du photographe américain, qui laisse transparaître, selon lui, une vision colonialiste des premiers peuples. « La photographie a beaucoup contribué à déshumaniser les Autochtones », poursuit-il.

À la question de savoir si le regard des blancs a beaucoup changé au cours des trente dernières années, l’artiste est perplexe. « Le racisme est encore très présent » soutient Depatie, en citant deux exemples tirés de l’actualité, soit les récents propos du maire d’Oka et la pétition à Sept-Îles pour empêcher l’établissement de résidences pour étudiants autochtones. Pour éviter cela, il faut aller à la rencontre de l’autre, selon Michel Depatie, mais en évitant les préjugés. « Il faut éviter de tomber dans une posture de culpabilité », ajoute-t-il.

À cinq minutes à pied, les visiteurs sont conviés à cette rencontre alors que l’exposition se poursuit à l’extérieur. Des portraits sont exposés sur des toiles, au parc des amoureux, laissant la lumière de la rivière passer au travers.

Au deuxième étage de la galerie, Nadia Myre, artiste de la nation anishnabeg Kitigan Zibi, présente Oraison, méditation, répit, œuvre qui répond à son travail précédent, Indian Act, où elle représente le texte de la Loi sur les Indiens en perlages.

L’exposition sera ouverte au public jusqu’au 8 septembre 2019.

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