Conversation au temps de confinement

Journal des citoyens - lectures

Bonheur de lecture

Valérie Lépine

« Allo maman ? Comment ça va ? »

« Ah ben, ça va, ça va. C’est dur, mais je persévère. Sais-tu que ça fait déjà neuf semaines que je suis confinée ? As-tu vu aux nouvelles ? Il y a des nouveaux cas en Chine et en Corée. Ça me décourage. Au train où ça va, la prochaine fois que tu vas me voir en personne, je vais avoir des tresses ! En plus, il fait froid ! J’ai rempli mes mangeoires d’oiseaux aujourd’hui avec mon Kanuk. Et j’ai même mis le capuchon ! »

« Je ne sais pas quoi te dire… »

« Y’a rien à dire… »

« … »

« … »

« Qu’est-ce que tu lis en ce moment ? »

« Je relis la série Westcott de Mary Balogh. Les sept livres commencent par Someone : Someone to love, Someone to hold, Someone to wed… Ça me change les idées. Je ris, je pleure, et ça finit toujours bien. Je n’ai pas du tout envie de lire des romans durs ou violents. Il y a assez de malheurs dans le monde en ce moment. » 

« C’est quoi l’histoire ? »

« La série porte sur une famille d’aristocrates du début du XIXe siècle. Chaque livre de la série raconte l’histoire d’un des membres de la famille. Un des membres est vraiment détestable. Mais Mary Balogh est tellement douée qu’elle réussit à nous intéresser à son histoire malgré tout. J’ai lu quelque part que quand elle a fini d’écrire le dernier roman, elle n’était pas satisfaite. Elle a tout jeté et recommencé à zéro ! Ça prend du courage pour faire ça. C’est tellement difficile d’écrire.

Si tu cherches encore des livres divertissants quand tu auras fini cette série, tu pourrais peut-être essayer les romans de Patrick deWitt : Les frères Sisters, Le sous majordome, Sortie côté tour… C’est un auteur canadien qui vit maintenant en Oregon. Les frères Sisters a eu un grand succès quand il est sorti, mais j’ai préféré Le sous-majordome et Sortie côté tour. Cet auteur-là crée des univers toujours un peu déjantés. J’aime son humour caustique. Dans Sortie côté tour, ses personnages sont haïssables. Des riches, snobs, misanthropes, qui subissent un gros revers de fortune. Ils vont se retrouver dans un appartement à Paris avec toute une galerie de personnages aussi bizarres que drôles. Et à la fin, il y a un retournement inattendu dans l’histoire… Enfin, je te laisse le lire – je ne veux pas t’en dire plus. »

« Attends un peu. Je vais écrire ça. Patrick, de, Witt. Witt c’est W-i-t-t ? »

« Oui. Et deWitt en un mot »

« Tu m’avais aussi parlé d’un livre d’une moine bouddhiste… »

« Ah oui ! Pema Chödrön. »

« Oui, c’est ça. C’était quoi le titre déjà ? Je vais l’écrire aussi. »

« Conseils d’une amie pour des temps difficiles. »

« Je pense que ça pourrait m’aider à passer au travers. »

« Possible. Chaque chapitre du livre est une sorte d’enseignement de la philosophie bouddhiste. Je viens de finir le chapitre sur le non-espoir. »

« Le non-espoir ? »

« Oui. Ce que Pema Chödrön dit – enfin, ce que je comprends de ce qu’elle dit- c’est qu’en ayant toujours espoir que les choses changent, que la douleur, le doute ou le malheur disparaissent, on fuit le moment présent, on ne reste jamais avec nous-mêmes et on cherche des béquilles qui vont nous aider à vaincre tous ces malaises, à tout contrôler et à obtenir un sentiment de sécurité durable. Mais pour les bouddhistes, ce sont des façons de penser irréalistes. La vie, c’est un flux qui change constamment; notre existence est fondamentalement impermanente. Il faut accepter cette réalité, se détendre dans l’ambiguïté et la précarité de l’instant présent. C’est en cultivant ce non-espoir qu’on arrive, selon eux, à avoir confiance, à ne plus avoir peur et à avoir de la compassion envers nous-mêmes. »

« Mmmm. Plus facile à dire qu’à faire. »

« En effet. Mais comme elle le dit : Le renoncement à l’espoir c’est le début du commencement, c’est la façon de vivre à fond le moment présent et d’avoir de la joie dans notre vie. »

« Ouais. On aurait tous besoin d’un peu plus de joie dans notre vie en ce moment… »

« Bye, maman. »

« Bye. »

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