Chronique Mots et mœurs

journal des citoyens, mot et moeurs
Gleason Théberge

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Mardi, jour d’énergie

Gleason Théberge – On dit que le temps nous est compté, mais c’est plutôt nous qui comptons le temps. Que ce soit au galop des agendas, pour savoir quand nous pourrons souffler. En rétroviseur, en train de se mesurer soi-même à des gestes anciens. En cuisine, comme au pas des anciennes aiguilles, à guetter  le signal de la boisson prête. Ou comme en ce curieux été qui invite à des plaisirs que la prudence nous interdit. 

Mais toujours, nous traversons le temps avec des repères dont la répétition constante peut créer l’illusion de l’éternité, mais qui sont d’origine humaine et dont le sens ne va pas toujours de soi. Ces temps-ci, c’est au nom des jours que je m’intéresse. Et j’en suis ici au mardi, quand la semaine est commencée; dimanche déjà loin… Le deuxième jour de la semaine se pointe alors en jeunesse, sous l’influence de la planète Mars, à laquelle son nom fait référence (martis dies). Du moins, n’est-ce le cas que dans les pays aux populations de l’ancien empire romain, puisque le nom des jours varie selon les cultures dominantes, où la semaine n’est pas toujours de sept jours comme la nôtre. En Afrique, par exemple, chez les Yaroubas du Bénin, elle était de quatre jours; à Java, en Indonésie, elle n’en compte peut-être encore que cinq; et on se rappellera que les trois semaines du calendrier révolutionnaire français proposaient dix jours simplement numérotés*. Notre mardi a d’ailleurs d’autres équivalents, entre autres, en anglais, où sous l’influence nordique c’est le dieu Tiwaz, Tiw ou Tyr, qui a donné naissance au Tiwasdaeg, devenu Tuesday. En allemand, ce sera plutôt l’idée du jour où il faut être utile (Dien), qui génère le Dienstag.

Dans d’autres cultures, c’est selon une référence à une journée particulière que s’établit la séquence, laissant voir une importance accordée à un phénomène spécifique. En portugais, par exemple, à partir du dimanche, appelé jour de foire (foira), leur mardi est désigné segunda foira, comme deuxième jour après ce rassemblement populaire, réalisé ou non. En hongrois, toujours après le dimanche, jour de marché (vazar, d’où vient le mot bazar), le mardi est le jour deux (kidd). Quant aux Russes, ils le désignent comme le deuxième jour (vtornik) après leur dimanche orhodoxe, appelé jour de la résurrection (voskresevie).

En persan, par contre, et en swahili, en Afrique, où les jours sont comptés à partir du samedi (jour un d’après la prière musulmane de notre vendredi), leur mardi est le quatrième de la semaine. Et en chinois ancien ou en coréen, la symbolique générale des éléments de la nature fait qu’il est appelé jour du feu… Une curieuse symétrie avec Mars, dieu de la violence et de l’énergie; et surtout pour notre mardi où l’on peut voir un rapport avec le mois de Mars, qui fait la même référence au sursaut d’énergie que génère l’arrivée du printemps.

Le calendrier, Paul DOUDERC (Que sais-je? n° 203), Paris, 1970

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