Ch’us

mot et moeurs
Gleason Théberge
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Gleason Théberge, Nous utilisons au Québec un certain nombre de tournures de parole qui étonnent les autres francophones et sont décriées comme appartenant à notre fameux joual, équivalent du slang étasunien et du verlan français. Après avoir souligné que des expressions comme notre populaire ch’us ne sont toujours pas souhaitables à l’écrit, on peut cependant expliquer un peu la mécanique d’un procédé le faisant apparaître, comme naturellement. 

Deux à deux, en effet, pour une même ouverture de la bouche et avec des positions identiques des lèvres, de la langue et des dents, sur une simple projection différente de l’air, on distingue les sons, par exemple, du P et du B. En faire l’exercice avec des mots comme papa et baba, ou palais et balais, permet de le constater. Et c’est le cas de deux séries de sonorités particulières ainsi apparentées : les P, T et K, qui s’adoucissent en B, D et G(u); tandis que les F, S et Ch sont liées aux V, Z et J. 

À propos de la parenté B-P, on ne s’étonne d’ailleurs pas que le mot absolu soit prononcé apsolu; ni quant aux T et D, dans grand arbre on entende grant-arbre; ni qu’apparaisse un G au lieu du C dans seconde. Il est d’ailleurs à remarquer qu’il en est de même pour prend-il (entendu prent-il), auquel il ne faut pas ajouter le T de aime-t-il, lequel ne fait que mettre en évidence la voyelle muette finale pour éviter le aime-il, qui ne serait pas compris. 

Parmi les sonorités de l’autre trio, on peut ainsi distinguer le F, auquel se substitue le V dans la séquence du masculin-neutre veuf dérivant en genre marqué féminin avec veuve; tout comme dans la succession bœuf/bovin. La distinction entre le S et le Z est plus connue puisqu’elle oblige à doubler le S entre deux voyelles, pour qu’il ne soit pas prononcé Z et permette d’opposer poisson (s) et poison (z) ou cessons (s) et saison (z). Quant à notre ch’us, on peut voir qu’il concerne la parenté entre les sons Ch et J, puisqu’il provient du je suis, moins normatif quand il est prononcé j’suis. La proximité du S entraîne alors le J à se durcir en Ch, pour quelque chose comme ch’suis, effaçant bientôt le S encombrant vers un simple ch’uis. L’étape suivante voit le I disparaître pour quelque chose comme ch’us, dont  la graphie chu révèle moins l’origine.

Ultimement, l’habitude d’entendre les expressions correctes il est t’allé ou ils sont t’allés fait dire à certains ch’us-t’allé. Comme quoi la pratique de la langue se bâtit sur la capacité (parfois erronée) de transférer une habitude sur une autre…

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