Jean-Pierre Zanella et son quartette

Jean-Pierre Janelle et son quartette – photo: Raoul Cyr
Collaboration JDC
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Quand le saxophone célèbre le jazz

Raoul Cyr – Le 8 novembre, le saxophoniste jazz Jean-Pierre Zanella et son quartette nous proposaient un programme intitulé Du Passé au Présent; le passé puisant au répertoire plus que tri-centenaire du célébrissime Georg Friederich Haendel ainsi qu’aux œuvres de ceux qu’il a inspirés, ou pas, j’ai nommé Ludwig Van Beethoven, Frédéric Chopin, Éric Satie, Alexandre Scriabine et Hector Villa-Lobos. La relecture que Zanella en a faite est quant à elle bien campée dans le présent avec des rythmiques et des « grooves » clairement swing et jazz et surtout des improvisations sous forme d’envolées inspirées et inspirantes. 

D’entrée de jeu le Fur Elise connu de tous est joué au saxophone alto et malgré quelques petites « retouches » au rythme on reconnaît la mélodie. Après l’exposition du thème on ouvre la grille d’accord et la pièce s’élève et nous amène ailleurs, les solos se construisent sous forme de longs crescendos qui démontrent la virtuosité et la créativité des quatre complices. 

Véleiros du compositeur brésilien Villa-lobos; pièce en rythme ternaire sera cette fois jouée au saxophone soprano. Zanella éprouve un attachement particulier pour la musique brésilienne au point d’avoir présenté dans le passé, des programmes autour des compositeurs de ce pays tels Anonio Carlos Jobim et Villa-Lobos. Dans cette version de Veleiros on s’amuse à déstructurer le rythme et le principe jazz « tension & release » (tensions harmoniques et retour dans la tonalité) penche ici un peu plus du côté tension. Le saxophoniste explore tout le registre de l’instrument en s’attardant davantage dans les aigus et suraigus de l’instrument. Tout au long du concert, le pianiste Pierre François amorce ses solos par des interventions « aérées »; ça respire et ça monte ensuite en intensité, toujours en étant appuyé de main de maître par Dave Watts à la contrebasse et Richard Irwin à la batterie. Ces deux musiciens débordent de créativité, ce serait très réducteur de les qualifier d’accompagnateurs.

Le quartette enchaîne avec la Gnossienne no 3 d’Éric Satie. Satie connu davantage pour ses Gymnopédies suggère une musique essentiellement pianistique, plus moderne et presque méditative. En outre, la gamme utilisée par Satie confère à cette mélodie un style moyen-oriental et une aura de mystère. Une fois le thème exposé, les solos, tel un feu bien alimenté, grimpent en puissance et en énergie; dans le jargon du jazz, on dira que les musiciens se « dévissent ». Il en va de même avec l’Opus 2 no 1 en Do min de Alexandre Scriabine; œuvre composée pour le piano, mais ici habilement adaptée pour le quartette jazz. Zanella et ses complices en font une tout autre chose habités qu’ils sont par le souffle de l’improvisation.

La première partie se conclut par le magnifique Prélude en do mineur de Frédéric Chopin. L’œuvre originale écrite en rythme binaire (4/4) sur un tempo lent et dramatique nous est re-servie ici sous forme d’une valse Jazz qui se prête magnifiquement bien à la légèreté de ce style jazzistique. À retenir, la superbe solo de contrebasse qui nous en met plein la vue et les oreilles.

La deuxième partie annonce le retour de Beethoven avec la Sonate no 31. Pierre François introduit de belle façon le thème au piano seul et ce sera suivi d’un autre très bon solo de contrebasse qui évoque la mélodie. On peut se demander ce que Beethoven aurait pensé de cette version de son œuvre, considérant que les improvisations existaient aussi en musique classique, nous pouvons supposer que plusieurs de ces génies créateurs de l’époque s’essaieraient au jazz s’ils vivaient aujourd’hui.

Le Prélude opus 24 de Chopin, autre thème fétiche des amateurs de piano classique, se prête parfaitement à une adaptation jazz. L’intro est jouée dans un parfait synchronisme au piano et à la contrebasse. J’ai adoré le solo de piano empreint de romantisme. Cela est suivi par un extrait de l’Opéra de Rinaldo de Haendel, pièce en 4/4, normalement chanté; le quartette a l’originalité et l’audace de l’interpréter en 5/4 ce qui donne un tout autre caractère à l’œuvre. Il est impressionnant d’entendre défiler avec aisance et fluidité les solos dans cette rythmique inhabituelle. Nous revisitons ensuite le brésilien Villa-Lobos dans une relecture de l’émouvante Bachianas no 5. Zanella respecte tout à fait la mélodie au saxophone soprano où le registre moyen et grave est mis en valeur. Le premier solo est laissé à Dave Watts à la contrebasse qui confirme une fois de plus sa virtuosité et surtout son inventivité. Après le solo de saxophone, une belle place est faite au trio traditionnel piano-basse-batterie.

Le concert se conclut avec l’incontournable Sicilienne de Fauré. Zanella démontre une fois de plus, si on ne la savait pas déjà, sa maîtrise parfaite du sax alto avec des passages staccatos (notes détachées) d’une redoutable précision. Le piano qui reprenait à son compte la partie B du thème procurait une respiration bienvenue à cette version de la pièce. À voir le sourire ravi des spectateurs au terme de la soirée, nous pouvons dire bravo à Diffusions Amal’Gamme pour ce choix artistique.

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