Le sexisme ordinaire

« Bien trop de femmes dans bien trop de pays parlent la même langue : le silence. » - Anasua Sengupta« Bien trop de femmes dans bien trop de pays parlent la même langue : le silence. » - Anasua Sengupta
Valérie Lépine
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Journée internationale des femmes

Valérie Lépine- Le sexisme existe-il encore au Québec en 2017? Parfois, j’en doute. Peut-être parce que je ne veux pas croire que le sexisme se manifeste encore trop souvent dans notre société dite évoluée. Peut-être parce que le sexisme est devenu plus sournois. Peut-être parce que j’aimerais que cette bataille soit gagnée une fois pour toute et que l’on puisse passer à autre chose. Mais la rédaction de cet article m’a ouvert les yeux : j’ai constaté que les attitudes dénigrantes envers les femmes sont encore bien présentes ici au Québec en 2017.

Réunion de production du Journal des citoyens, 2 février 2017. Le sujet du 8 mars et d’un article sur l’état actuel de la condition féminine sont abordés. Et je suis sidérée de voir qu’en quelques minutes seulement, les collaborateurs autour de la table partagent de multiples exemples de sexisme dont ils ont été témoins ou dont elles ont été la cible.

Dans un concessionnaire automobile – Elle demande : « Quel est le couple moteur sur cette auto ? » Le vendeur répond : « Mais pourquoi tu veux savoir ça. Tu sais même pas c’est quoi le couple moteur ! »

Dans un magasin de rénovation – Elle demande : « Quel est l’ampérage sur cette perceuse ? » Le vendeur se tourne vers son conjoint pour répondre, mais celui-ci est assez vif d’esprit pour lui dire tout de suite : « Ne me regarde pas. C’est elle la spécialiste. »

Durant un échange téléphonique entre elle et un entrepreneur en construction – Elle veut connaître certains détails au sujet de travaux devant potentiellement être fait dans sa maison. Et l’entrepreneur de répondre : « Tu demanderas à ton mari de m’appeler parce que je ne veux pas me répéter. »

Du sexisme

Ce sont tous des exemples de sexisme ordinaire. Un sexisme vécu au quotidien. Et parce qu’il est de moins en moins institutionnalisé, c’est une attitude qui est devenue plus sournoise.

Ce sexisme ne se manifeste pas seulement dans les milieux de la construction ou de la mécanique automobile. Les exemples abondent dans tous les domaines – en témoignent les nombreux résultats obtenus en cherchant les termes « sexisme » et « ordinaire » sur le Web.

Ainsi, Michelle Rempel, députée du gouvernement fédéral, a déclaré en 2016 que « le sexisme de tous les jours auquel je fais face implique de recevoir l’épithète de bitch lorsque je n’acquiesce pas automatiquement à la demande de quelqu’un ou que je ne capitule pas sur un enjeu ». La journaliste Emmanuelle Latraverse, qui rapportait ces propos dans un article sur le site Radio-Canada.ca1 ajoutait que « pour ceux qui côtoient les couloirs parlementaires, les attitudes que Michelle Rempel a dénoncées ne sont pas nouvelles. Elle n’est pas non plus la première à se faire dire par un collègue : « Tu m’allumes quand tu es directe. » La journaliste citait aussi Chrystia Freeland, maintenant ministre des affaires étrangères, qui déplorait « qu’on lui [avait] maintes fois reproché d’avoir une voix stridente, ce qu’on ne reproche jamais à un homme. »

Le site lapresse.ca du 22 décembre 20162 rapportait quant à lui que la chanteuse Björk avait déploré que des journalistes l’avaient critiquée pour ne pas s’en être tenue à des textes centrés sur l’émotion et avaient dit qu’elle se cachait derrière ses platines. « Les femmes dans le monde de la musique sont autorisées à composer et chanter à propos de leurs petits copains. Mais si elles changent de sujet pour parler d’atomes, de galaxies, de militantisme, d’algorithmes rythmiques ou d’autre chose que de leurs amoureux, elles sont critiquées, comme si leur seule langue était l’émotion. »

Quelques éléments de réflexion

Le sexisme est un phénomène complexe et je n’ai pas la prétention ici de faire le tour de la question. L’expliquer de façon nuancée et approfondie relève de la thèse de doctorat. Des aspects sociologiques, psychologiques et culturels doivent être pris en compte pour le comprendre.

Plusieurs auteurs se sont d’ailleurs attardés à cette question et peuvent nourrir notre réflexion. Simone de Beauvoir est l’une d’elles. Bien que son œuvre phare, Le deuxième sexe, date de 1949, les thèses qui y sont étayées peuvent encore éclairer certains de nos travers. Dans cet ouvrage, Simone de Beauvoir tente de démontrer que « ce n’était pas la nature qui limitait les rôles féminins mais un ensemble de préjugés, de coutumes et de lois archaïques dont les femmes étaient plus ou moins complices. » 5

Cet aspect de responsabilité tant du côté des hommes que des femmes est repris par Gretchen Kelly dans un article publié dans le Huffington Post de novembre 20156. Elle écrit que plusieurs femmes ont été conditionnées à « sourire du sexisme » parce qu’elles pensent qu’elles n’ont pas le choix de faire autrement. Mais ce silence, dit Kelly, n’aide pas à faire comprendre aux hommes le quotidien des femmes : « Peut-être que c’est devenu tellement normal pour nous qu’il ne nous vient même pas à l’esprit de le leur dire pour qu’ils comprennent. J’ai compris qu’ils [les hommes] ne sont pas conscients de l’ampleur du phénomène, et qu’ils ne comprennent pas toujours que c’est notre quotidien. »

Dans un tout autre ordre d’idées, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un certain rapprochement entre le sexisme ordinaire et le concept de banalité du mal d’Hannah Arendt. Après avoir assisté au procès d’Adolf Eichmann3 à Jérusalem en 1961, cette philosophe a publié le livre Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Elle y conclut que les pires atrocités peuvent être perpétrées par des gens « ordinaires », des gens qui ne sont pas foncièrement malins ou stupides, mais des gens qui semblent dépourvus d’une certaine capacité de penser – une pensée qu’elle décrit comme le rapport silencieux de la pensée avec elle-même et qui donne naissance à la conscience morale. « Ce n’est pas une question de bonté ou de méchanceté, pas plus que d’intelligence ou de stupidité. Celui qui ne sait pas ce qu’est ce rapport silencieux (dans lequel on soumet à l’examen critique ce qu’on dit ou ce qu’on fait) ne craint pas de se contredire, ce qui signifie qu’il n’aura jamais ni la possibilité ni le désir de justifier ce qu’il dit ou fait ».4 Sans faire de lien direct avec les atrocités de l’Holocauste, on pourrait quand même faire l’analogie entre le concept d’Arendt et le sexisme qui deviendrait ordinaire, banal et quasi acceptable dans les cas où les hommes n’auraient pas développé leur pensée critique et leur conscience morale.

L’importance d’en parler encore

Même si les femmes résistent à leur enfermement et à leur dénigrement depuis des siècles, il faut parler de sexisme en 2017 – parce qu’il existe malheureusement encore. Dans un monde où les inégalités sociales ne font qu’augmenter, où l’on assiste à la montée de l’extrême droite, où un homme notoirement sexiste comme Donald Trump a pu devenir président des États-Unis, et où la lutte pour l’égalité des sexes est très loin d’être gagnée dans plusieurs pays du monde, il est toujours pertinent d’en parler. On ne peut baisser les bras. Car « bien trop de femmes dans bien trop de pays parlent la même langue : le silence. » (Anasua Sengupta, historienne indienne).

1 Le sexisme pas juste au Parlement…, d’Emmanuelle Latraverse, 20 avril 2016

2 Björk fustige le sexisme de la presse musicale, Agence France-Presse, 22 décembre 2016

3 Pour mémoire, Adolf Eichmann a mis en place, de 1941 à 1945, la logistique de la Solution finale (déportation des Juifs vers les camps de concentration).

4 Citation issue de l’article L’hypothèse Arendt, in Philosophie magazine, mai 2013, p. 52.

5 Citation issue de l’ouvrage Le féminisme, d’Andrée Michel, 2001, p. 94.

6 Ce que l’on fait toutes et que les hommes ne font pas, de Gretchen Kelly, Huffington Post, 30 novembre 2015

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