Mots et mœurs

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Gleason Théberge
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Couleurs ?

Dans n’importe laquelle quincaillerie, quand on en arrive aux couleurs, on s’étonne de les trouver si nombreuses en teintes et surtout en noms si variés. Chaque marque utilise d’ailleurs sa propre gamme. Tout y passe : chacune compagnie s’évertue à jouer les peintres de galerie ou de perron et propose ainsi poétiquement sa marchandise aux yeux des clients, qui ne savent que choisir, comme s’il s’agissait de parfum de crème glacée ou de modèles de maisons pré-usinées : pinson, matin d’automne, effluve matinale, jeunesse éternelle, thé des bois, sur la route, chanterelle… Il faut dire que même au dictionnaire, qui boude ces appellations commerciales, on trouve cuisse-de-nymphe, café au lait, vert-de-gris, gorge–de-pigeon ou le bien connu arc-en-ciel.

À leur propos, on notera d’abord que les expressions composées de mots qui gardent leur sens habituel (café au lait, bleu marine ou rouge tomate) ne prennent pas le trait d’union; alors que l’utilisent celles qui inventent des variantes avec des mots qui ne désignent plus ce qu’elles nomment : un tapis gorge-de-pigeon (tacheté) n’a en fait que peu à voir avec l’oiseau, le cuisse-de-nymphe (faiblement rosacé) transpose une vision imaginaire et le bleu-vert ou le vert-de-gris juxtaposent deux couleurs habituellement distinctes. Ce n’est d’ailleurs pas le cas du bleu marine, qui décrit le bleu qu’on porte dans la marine et qu’on n’appellera pas le bleu marin, de peur d’évoquer un marin devenu bleu après une noyade.

On en dira ensuite que même associés à un mot pluriel (des vestons bleu marine), les mots de l’expression composée restent au singulier. C’est aussi le cas de tous les adjectifs de couleur utilisant plus d’un mot pour décrire une nuance. Avec des murs rouge foncé ou jaune pâle, ce que le français perçoit, c’est l’ambigüité de savoir si le rouge domine sur le foncé ou si les murs sont plus pâles que jaunes. Et voilà le pluriel qui revient (murs jaunes ou pâles) parce que l’adjectif d’un seul mot désignant spécifiquement une couleur (blanc, gris, rose, vert…) ne peut être perçu de manière ambigüe. L’anecdote du voyage en campagne où l’on aurait vu des vaches blanc et noir permet ainsi de comprendre que chaque vache portait les deux couleurs; si l’on y a vu des vaches blanches et noires, c’était parce que certaines vaches étaient blanches et d’autres noires. C’est quand elles voient double que les couleurs ne s’accordent pas.

On notera enfin que même unique, restera au singulier un mot utilisé pour désigner une couleur par allusion à une réalité : avec des écharpes orange, des yeux noisette, des draps chocolat, les écharpes ne sont pas des oranges (orangées conviendraient), les yeux ne sont pas des noisettes (même s’ils sont beaux à croquer) et des draps en chocolat ne résisteraient pas longtemps à la chaleur du corps.

Quant au mot couleur lui-même, il reste au singulier s’il est associé directement à un nom (téléviseur couleur) et s’il est introduit par DE, qui indique la matière (crayons de couleur); mais prend le pluriel s’il est introduit pas EN, qui réfère à la variété (photo en couleurs). Et s’il s’agit de la provenance du mot, ajoutons que contrairement au goût de l’associer à couler, c’est plutôt à celer (cacher) qu’il réfère, en ce que la couleur cache éventuellement les défauts de ce qu’elle couvre.

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