Mots et moeurs

Gleason Théberge
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Génial ! et autres superlatifs

Gleason Théberge – Nous utilisons beaucoup d’expressions évoquant avec noblesse des attitudes ou des événements somme toute normaux. Et c’est une tendance profonde que de donner du absolument pour dire oui (rien n’est plus total que l’absolu) ou de l’écœurant pour quelque chose d’agréable (être écœurer, c’est d’abord être profondément dégoûté). Car ça joue aussi du contraire, pourvu que l’intensité y soit. N’y-a-t-il pas d’excellentes bières qui s’appellent la Maudite ou Mort subite ? Il n’est aussi pas rare d’entendre certains spectateurs sportifs autrement pacifiques appeler leur champion à en tuer un autre. Et personne ne s’en inquiète, tout juste considère-t-on que l’appel est excessif, mais l’excitation du jeu atténue l’expression qui veut alors dire quelque chose comme : sois meilleur que l’autre.

Nous sommes ainsi fait que l’intense nous plaît, du vertige des montagnes russes à l’ivresse de jouer à en perdre la tête (ou son temps), jusqu’à l’usage de ces drogues qui offrent d’abord un affolant plaisir, avant de ne plus servir qu’à calmer la souffrance du sevrage… Jouer du mot est évidemment moins risqué. Et ça commence dès la naissance, avec les parents qui choisissaient jadis pour l’enfant le prénom d’un saint patron selon le jour de naissance ou leur dévotion : une  habitude qui a valu aux garçons de tous s’appeler Joseph ; et aux filles, Marie. Notre société y a ainsi trouvé des Euphrosine (janvier et mai), Ubald (avril), Sigismond (mai), Hormisdas (août), Hermione (septembre), ou Zénon (septembre ou décembre). De même, les grands personnages de l’histoire servent encore aujourd’hui de protecteurs, et si les Napoléon sont désormais rares, nous connaissons de nombreux Alexandre (de Macédoine) ou Philippe (son père), des Elisabeth (I ou II). Puis, de plus en plus, c’est vers les vedettes ou les personnages culturels que certains se sont tournés pour des Nathalie reprenant celle de la chanson de Gilbert Bécaud, les René évoquant le grand défenseur de l’indépendance du Québec, des Léonardo (Caprio), des Emma (Watson) ou des Céline pour l’interprète canadienne-française et désormais étasunienne.

Aller chercher plus haut ce qui attribuera de la noblesse, telle est la mécanique qui déjà sous Louis XIV a permis de désigner des individus sans véritable importance comme un marquis (celui de Carabas est sans doute le plus célèbre) ; être marquis c’était pourtant porter le plus humble des titres de la noblesse française. Ensuite, ce fut le tour du Monsieur, qui a d’abord expressément désigné le frère du roi avant d’être utilisé comme une marque de déférence devenue banale.

La conséquence de cette dégradation nécessite d’ailleurs désormais d’ajouter du super, du giga ou du extra à toutes sortes de noms, à la place du simple très, devenu trop faible, pour dire qu’une tâche est très facile ou un savon vraiment efficace.

Vous avez trouvé géniale la personne qui a pensé aux piles de secours pour la lampe de poche à votre dernier voyage de campigne? Le physicien Einstein l’était, lui aussi.

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