Mots et mœurs

Gleason Théberge
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Villes

De la même manière que le mot route désignant un chemin tracé dans une forêt est né avant la rue, bordée de maisons, c’est de la campagne que la ville provient. En latin, une villa, c’est une ferme, une maison de campagne, sens que le mot conserve encore aujourd’hui. Le français, qui adopte le mot, écrit vile, fait du vilain un habitant de la campagne. On y retrouvera plus tard la perception négative des ruraux, décrits comme de mauvaises mœurs et caricaturés en vêtements démodés. Or, pendant que vile devient ville au XIIIe siècle, le village désigne d’abord un groupe de maisons entourant un château, puis une agglomération à la taille située entre le hameau et le bourg, une expression qui vient de l’allemand pour évoquer un château fort, puis une (petite) ville. Comme on peut le deviner aujourd’hui, ce bourg donnera naissance au bourgeois, qui passera de citoyen affranchi de la tutelle d’un roi à simple marchand enrichi. L’homme de théâtre français Molière en fera un naïf en 1670, dans sa pièce Le Bourgeois gentilhomme, au moment où la richesse des bourgeois les place au niveau des nobles, dont ils ne possèdent pas les titres.

Aller en ville, au même siècle, c’est sortir de chez soi, et généralement pour se rendre dans la cité voisine, un mot directement né du civis latin. Leurs dérivés citadin, citoyen et civilisation décrira dès lors spécifiquement la qualité de ceux qui habitent la ville, à l’opposé des campagnards, à la manière dont les montréalistes du 514 se moquent de ceux dont l’indicatif régional est le 450. On en retrouvera encore plus clairement le contraste dans les divers mots associés à la ville, concurrencée par urbain qui provient de urbs, lequel désignait spécifiquement la ville de Rome; alors que le City anglais évoquera spécifiquement Londres et conservera en anglais le sens général de ville. De nos jours, la cité est la section la plus ancienne d’une ville. Chez nous, ce serait la zone centrale de l’ancien Shawbridge.

Les mots capitale et métropole désignent aussi de grandes agglomérations, mais proportionnelles aux autres villes. Capitale vient du caput latin qui signifie la tête, la partie la plus importante du corps animal. On lui trouvera un écho dans chapitre, chapiteau ou capitaine, d’abord militaire autorisé à couper la tête, d’où l’adjectif de la peine capitale. C’est aussi avec cette idée d’importance corporelle qu’il désignera au masculin la partie principale d’un avoir, mais aussi au féminin la ville où s’exerce le pouvoir dans un pays. En comparaison, métropole venu des mots grecs mètèr (mère) et poliss (ville) a pris le sens de ville dominante sur le plan du commerce. Notre querelle Québec-Montréal provient de ce contraste entre la capitale gouvernementale et la métropole du capital financier. Parmi les pays ne souffrant cependant pas de cet écart, notons que dans Paris, métropole et capitale de la France, le réseau des anciens tramways parisiens, désormais devenus wagons souterrains, ont constitué un transport métropolitain, raccourci en métro.

Et en hommage enfin à la noble typographie, ajoutons qu’en imprimerie, les capitales sont des lettres ayant la forme des majuscules sans être accompagnées de minuscules… Vous savez, cette manière d’écrire J’INSISTE, à éviter dans les courriels parce qu’elle équivaut à crier, comme on doit parfois le faire pour se faire entendre dans les villes.

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