Mots & mœurs – Gleason Théberge

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Personnes

Gleason Théberge– La différence entre un homme et une femme n’est pas qu’une question d’apparence, mais dans ce genre d’enjeu actuel, il ne faudrait pourtant pas s’enfarger dans l’usage que les langues font du masculin et du féminin pour les mots. L’allemand, par exemple, a conservé le masculin (Vater, père) et le féminin (Mutter, mère) pour désigner les êtres réels ou imaginaires et un troisième, le neutre, pour désigner certaines choses (Wort, mot). En français, le choix d’un genre pour les noms ne s’est pas toujours établi selon ce type de références. Le regard, mot masculin, ne concerne pas que l’homme, pas plus que la vue, mot féminin n’est lié qu’à la femme. En français, il y a cependant bel et bien un neutre, ou un impersonnel. Le il de ce il y a, par exemple ne représente rien. De même quand on dit qu’il neige, rien ni personne ne neige, pas même le ciel.

Un mot comme personne, bien que féminin peut évoquer d’ailleurs autant une femme qu’un homme. On ne s’en étonnera pas si on sait que le mot vient de persona, qui désignait en latin un masque porté pour jouer un dieu, une mortelle, un monstre, un paysan… De masque, le mot s’est déplacé vers le personnage de théâtre, puis une personnalité publique, à la manière de nos stars contemporaines (femme ou homme), avant de servir à représenter n’importe qui et même n’évoquer aucun être, comme quand on dit qu’il n’y a personne de parfait…

D’un usage parallèle, le mot masculin individu peut lui aussi désigner les êtres masculins ou féminins. Son origine est d’ailleurs particulière, puisqu’il a la même racine latine que le mot indivisible, c’est-à-dire qui ne peut être divisé sans être détruit, comme l’atome grec. Un individu est ainsi un être humain, différent de tout autre, et l’usage du mot conduit à l’individualisme, qui consiste à privilégier ses propres intérêts personnels, plutôt que de faire prédominer ceux de la société (socialisme). L’actuel débat sur la laïcité est d’ailleurs une démonstration du fragile équilibre entre les aspirations de chacun et celle des gens en général.

Il vaut aussi la peine de s’intéresser à cette appellation de gens qui ne distingue pas, non plus, le genre des personnes concernées. Genre et gens ont d’ailleurs la même provenance. Souvent évoqués comme différents de celui qui parle, les gens sont sans nom et leur quantité ne peut être déterminée. On ne dira pas quelques gens, et encore moins une dizaine de gens, mais plutôt quelques personnes ou une dizaine d’individus. Le mot féminin singulier gent d’où provient le gentilé (nom des personnes habitant une même municipalité) en est une forme ancienne, mais gens ne s’emploie qu’au pluriel. Il offre aussi la particularité d’être passé du féminin (les fables disent la gent ailée, pour les oiseaux) vers le masculin qui lui est aujourd’hui habituel. On accordera, d’ailleurs, l’adjectif au féminin s’il le précède (les bonnes gens), et au masculin s’il le suit (les gens heureux), pour créer des phrases étranges mais correctes comme les bonnes gens sont toujours généreux.

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