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Duo Lynch-Gubnitskaia
Carole Trempe – Dans la série Grands Classiques, Diffusions Amal’gamme présentait le Duo Lynch-Gubnitskaia dans Raçines et Reminiscences, le 9 mai 2026 à la salle Saint-François-Xavier de Prévost.
Ce récital révèle une pensée de programmation très élaborée. Il est conçu comme un parcours méditatif autour de la mémoire et du folklore. On constate une réelle intelligence de conception et une esthétique indéniable.
Au piano, Polina Gubnitskaïa a la capacité de créer un climat qui marque. On sent chez elle une compréhension profonde du répertoire vocal. Elle ne joue pas sous la chanteuse, elle construit avec elle une ligne commune. Plus qu’une accompagnatrice, elle agit comme une véritable partenaire musicale. Elle accompagne avec élégance et sensibilité, mais une certaine réserve contribuait à maintenir l’ensemble dans une atmosphère plus polie qu’habitée.
Vocalement, Kimberley Lynch possède un instrument clair, homogène et techniquement bien maîtrisé. Sa voix séduisante possède un timbre doux. Une esthétique très couverte finissait par uniformiser les climats et surtout par estomper la diction. Dans un répertoire aussi intimement lié à la parole, une absence de netteté verbale devient problématique. Plusieurs textes demeuraient difficilement perceptibles, et avec eux, une part importante du sens dramatique des œuvres.
Les Hermit Songs de Samuel Barber réclament une grande précision expressive. La beauté vocale ne suffit pas toujours à maintenir la tension musicale. Même impression dans plusieurs « folk songs » britanniques The Trees They Grow So High, Down by the Salley Gardens (Britten) ou She’s Like the Swallow qui auraient gagné à être portée avec davantage de spontanéité narrative et d’engagement émotionnel.
Le type de répertoire choisi demande une interprétation profondément incarnée par ce que ce sont des œuvres où il se passe peu de choses extérieurement. Tout repose sur la vibration intérieure du mot. Les poèmes d’Émily Dickinson, mis en musique par Copland, demandent une diction presque parlée, sinon ils deviennent statiques rapidement. Même chose pour Florence Price et Leslie Adams. Sympathy touche quelque chose de viscéralement humain : l’enfermement, le désir de liberté, la douleur intérieure. Cette musique peine à survivre dans une neutralité expressive, il faut presque une urgence émotionnelle sous le contrôle technique.
C’est dans les pièces russes, plus lyriques et plus directement musicales que le concert a trouvé son véritable souffle. La voix de Lynch y gagnait en liberté, en ampleur et en incarnation, la langue russe apportait une densité nouvelle au timbre, une gravité intérieure qui convenait admirablement bien à sa voix. Gubnitskaïa laissait jaillir la richesse expressive de son jeu pianistique. Son interprétation était habitée par son ADN musical russe. Ce fut un très beau moment.
Cela dit, la cohérence du programme mérite d’être soulignée. Le choix des œuvres a révélé une réelle réflexion curatoriale autour des racines culturelles et des réminiscences intérieures évoquées par le titre du concert. L’alternance entre traditions populaires, mélodie américaine et lyrisme britannique créait un fil conducteur.
Ce moment musical a été porté par deux artistes sensibles et rigoureuses. On ressort du récital avec une admiration du travail accompli, même si l’émotion, elle, est demeurée à quelques pas du cœur.
