« Dépiétonniser » nos pratiques

Un dérangement régulier peut ainsi se solder par le déplacement des orignaux de leur ravage vers des habitats de pauvre qualité, insuffisants pour combler leurs besoins et moins à l’abri des prédateurs
Anthony Côté
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Aménagement des sentiers de plein air

Anthony Côté – Les changements climatiques sont à nos portes. Les sentiers de plein air existants comme les aménagements futurs doivent pouvoir résister aux assauts de la météo extrême. La pérennisation de sentiers doit inclure l’acceptabilité sociale. Des outils ont été développés pour être à la hauteur de ces défis.

Comme exposé dans l’article du mois de juin dernier, un des 16 principes de développement de sentiers durables de l’Institut des territoires (IDT) a souvent préséance sur les autres. Un cas d’espèce où les principes environnementaux ont eu préséance est la révision du tracé d’un sentier de ski de fond existant où l’érosion du sol et l’hydrologie du site dominent (la Johannsen Est à Sainte-Adèle). 

Un cas d’espèce où les principes environnementaux, plus précisément les habitats fauniques, ont préséance est la validation d’un sentier de ski fond nordique proposé au mont Kaaikop à Sainte-Lucie-des- Laurentides. Un territoire du mont Kaaikop de 40,2 km2 a été déclaré aire protégée en marge du sommet sur la biodiversité COP15 en décembre 2022. Le secteur massif du mont Kaaikop est parsemé de sentiers qui font le bonheur des randonneurs de la Coopérative de solidarité de plein air, L’Interval. Peu ou pas de sentiers ont été aménagés dans le secteur du corridor sud du territoire. Zone contigüe au territoire de chasse et pêche Tioweró:ton (nom officiel : réserve indienne Doncaster), cette dernière bénéficie de son statut et de son intégrité pour le déplacement des espèces. 

L’IDT débute par le volet exclusion/atténuation, son étude de la fragilité du territoire sur le plan faunique. Lors de la préparation de la proposition d’aire protégée au réseau d’aires protégées du Québec, un important ravage d’orignaux1 a été répertorié dans le secteur du corridor sud. Le sentier proposé passait en partie à l’intérieur du ravage. Un deuxième ravage plus petit est situé à l’est du premier. Une évaluation des études sur l’influence de la présence humaine intermittente a été entreprise. En voici les résultats (selon Harris et al.) :

  • 17 projets de recherche ont documenté les impacts des activités de plein air sur l’orignal.
  • Le ski nordique réduit le nombre d’orignaux dans les premiers 500 mètres des sentiers.
  • À la suite d’un dérangement de trois minutes, l’activité de l’orignal est augmentée de 33 fois dans la première heure, ce qui entraîne des dépenses d’énergie doublées pour l’orignal.
  • L’orignal s’adapte mieux aux sentiers motorisés qu’aux sentiers de ski : le skieur générant une perturbation plus intense dans une petite zone, alors que la motoneige génère une faible perturbation sur une plus grande zone.
  • L’orignal est à risque de devoir se déplacer si des humains (non-motorisés) surviennent entre 15 et 756 mètres de l’orignal et l’impact dure plus longtemps, jusqu’à trois heures versus six minutes pour l’activité motorisée.
  • Un dérangement régulier peut ainsi se solder par le déplacement des orignaux de leur ravage vers des habitats de pauvre qualité, insuffisants pour combler leurs besoins et moins à l’abri des prédateurs.2
La carte du corridor sud (mont Kaaikop) montre le tracé du sentier proposé en pointillé jaune, les contours de ravage en noir avec points rouges (situés sur les hauteurs). La ligne bleue est le sentier de motoneige « 33 ». La ligne en rouge montre le contour partiel du corridor sud. – Carte : Institut des territoires

À la suite de l’analyse, le projet de sentier a été abandonné, car il se situait à moins de 500 mètres des ravages. Ce qui ressort de la méthode d’évaluation d’un sentier durable de l’IDT est qu’il faut décoloniser l’esprit, « dépiétonniser » nos pratiques. Il est essentiel de porter d’abord un regard désintéressé sur le projet. Nous devons « écouter » ce que le territoire convoité a à nous « dire ». Cela vaut aussi pour un réseau de sentiers existants qui a été établi jadis sans tenir compte des principes de développement de sentiers durables. La grande majorité des sentiers dans les Laurentides montrent des faiblesses en aménagement de sentiers durables.

1. On appelle ravages les dommages causés à la végétation par l’intensité du broutage des orignaux en ces lieux durant la période hivernale.

2. Voir https://fondationdelafaune.qc.ca/documents/x_guides/594_823_guide_orignal.pdf, section 2.2 – Les principales composantes de l’habitat hivernal

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