Réflexion citoyenne

Michel Fortier
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Quand le don devient un fardeau 

Michel Fortier – Au retour du congé des Fêtes, l’équipe de la Maison d’entraide de Prévost a découvert une situation qu’aucun organisme communautaire ne souhaite vivre.

Malgré une annonce claire indiquant qu’aucun don ne serait accepté durant la fermeture de Noël et du jour de l’An, une très grande quantité d’objets a été laissée devant les portes de l’organisme.

Plusieurs de ces dépôts ont été effectués directement au sol, exposés à la neige et au froid. Une partie a été fouillée, déplacée ou volée. Résultat : une proportion importante du matériel est devenue complètement inutilisable. Les images diffusées par l’organisme sur leur page Facebook ne montrent d’ailleurs qu’une partie de ce qui a été reçu, l’autre moitié ayant déjà été rangée par un employé durant les vacances.

Face à cette situation, la Maison d’entraide a tenu à rappeler, avec respect, mais avec clarté, plusieurs réalités souvent méconnues :

  • elle n’est pas un écocentre;
  • le traitement de dépôts faits hors des heures prévues exige énormément de temps et d’énergie;
  • un don abîmé n’aide ni les personnes dans le besoin ni l’environnement;
  • l’organisme n’est ni géré ni financé par la Ville, mais fonctionne comme un OBNL autonome, soutenu par des dons et par l’engagement citoyen.

Chaque don reçu doit pouvoir être trié, nettoyé, valorisé et revendu afin de financer les services communautaires. Lorsqu’un objet laissé à l’extérieur devient inutilisable, il finit malheureusement comme un déchet — à l’opposé même des objectifs de réduction du gaspillage et de réutilisation que plusieurs citoyens souhaitent pourtant soutenir.

Intention généreuse, effet contre-productif

Cet épisode soulève une question délicate, mais essentielle : comment un geste posé avec l’intention de donner peut-il produire l’effet inverse de celui recherché ?

C’est ici que la réflexion proposée par l’historien et économiste italien Carlo M. Cipolla* apporte un éclairage troublant, mais utile. Dans son essai sur Les lois fondamentales de la stupidité humaine, Cipolla définit un comportement « stupide » non pas par le manque d’intelligence ou de moralité, mais par son impact : un acte qui cause des pertes à autrui sans bénéfice réel pour celui qui l’accomplit.

Appliquée à la situation de la Maison d’entraide, cette grille de lecture met en lumière un paradoxe :

  • les personnes qui déposent ces objets ne gagnent rien — sinon, parfois, le soulagement de s’être débarrassées d’un surplus;
  • les bénévoles et employés subissent une charge supplémentaire, non prévue;
  • la collectivité doit intervenir pour gérer ce qui devient, de fait, des déchets.

Personne n’en sort gagnant.

Un angle mort du civisme contemporain

Il ne s’agit pas ici de remettre en question la bonne volonté des citoyens. Au contraire. Ce que révèle cette situation, c’est un angle mort du civisme moderne : la difficulté à penser un geste jusqu’à ses conséquences concrètes. Donner n’est pas un simple acte de dépôt. C’est un geste relationnel, qui suppose : l’écoute des consignes, le respect des capacités réelles des organismes et la reconnaissance du travail invisible des bénévoles.

Comme le rappelle la Maison d’entraide, cette réalité n’est pas unique à Prévost. Elle est vécue par la majorité des organismes communautaires qui acceptent des dons. Plus les ressources humaines sont limitées, plus chaque geste mal adapté pèse lourd.

Une invitation, pas une condamnation

Le message lancé par l’équipe de la Maison d’entraide n’est ni accusateur ni moralisateur. Il est pédagogique. En respectant les consignes de dons, les citoyens posent un geste concret à la fois pour la communauté et pour l’environnement.

Dans une société où l’on valorise, à juste titre, le partage, la réutilisation et la solidarité, cet épisode nous invite à franchir une étape supplémentaire : passer de la bonne intention à la responsabilité collective.

Comme l’aurait sans doute formulé Cipolla, le véritable défi n’est pas d’éradiquer les comportements maladroits, mais de rendre leurs effets visibles afin que le geste de donner redevienne ce qu’il doit être : une aide, et non un fardeau.

* Carlo Maria Cipolla (1922–2000) était un historien économique italien reconnu pour son érudition accessible et son humour intellectuel. Professeur à l’Université de Californie à Berkeley, il a marqué la discipline par ses analyses du commerce, de la technologie et de la santé publique dans l’Europe préindustrielle. Dans son essai humoristique Allegro ma non troppo, publié en 1988, Cipolla synthétise sa « théorie de la stupidité », dans un chapitre intitulé Les lois fondamentales de la stupidité humaine, une satire des comportements irrationnels à impact collectif. Ce texte, devenu culte, illustre sa capacité à mêler rigueur analytique et ironie sociale, et demeure un classique de la vulgarisation économique.

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