Plaines inondables

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Une dégradation coûteuse

Noa Garcia-Ahmad noaga@journaldescitoyens.ca – Ce n’est plus un secret pour personne que les inondations sont devenues, dans les dernières années, un problème régulier pour bon nombre de municipalités qui bordent la rivière du Nord. Afin d’en apprendre davantage sur les plaines et les forêts inondables et les conséquences de leur dégradation, le Journal a rencontré Julien Fortier, Ph. D, chercheur à la Fiducie de Recherche sur la forêt des Cantons-de-l’Est (FRFCE).

Des fluctuations trop importantes du niveau d’eau

Tout d’abord, il faut savoir que les inondations sont des phénomènes normaux dans plusieurs cours d’eau à travers le Québec, notamment dans la rivière du Nord. Certaines plaines se font donc naturellement inonder annuellement dans son bassin versant. Ces écosystèmes, souvent très diversifiés, sont très productifs vu le caractère fertilisant des inondations. Cependant, les crues des dernières années n’ont rien de normal comme nous l’explique M. Fortier : « Les inondations sont classées en fonction de la récurrence et de l’intensité. En 2017 et 2019, on a eu la crue qu’on appelle « la crue de 100 ans », un phénomène qui devrait se produire seulement une fois par 100 ans ». 

S’il est difficile de ne pas lier cette augmentation de l’intensité des inondations avec les changements climatiques, plusieurs autres facteurs rentrent aussi en jeu : « L’hydrologie du bassin versant a été beaucoup modifiée. Le développement s’est accéléré. Chaque fois qu’on construit une route, une entrée pour se rendre à un chalet, on crée des fossés, on déboise, etc. Tout ça fait en sorte que moins d’eau est retenue dans le bassin versant et donc ça coule plus rapidement vers la rivière du Nord ». Le manque de gestion concertée des barrages en amont des municipalités crée également des problématiques pour la sévérité des inondations. 

Pour ce qui est des facteurs liés aux changements climatiques, M. Fortier s’inquiète davantage des problématiques plutôt à l’opposé des inondations, telles que les sécheresses répétées dans la région : « Cette année et l’an passé, les sécheresses ont affecté le débit de l’eau à la baisse. Il faut dire aussi qu’en condition d’étiage, quand il n’y a vraiment pas beaucoup d’eau dans la rivière, 10% de tout le volume de l’eau de la rivière provient des rejets de l’usine d’épuration de Sainte-Agathe ». 

Ces fluctuations importantes du niveau de l’eau, lié à d’autres problématiques apportées par les changements climatiques et le développement urbain, ont pour effet de dégrader l’état des plaines inondables, mais également la qualité de l’eau.  

Une dégradation très coûteuse

Pour M. Fortier, la dégradation de la forêt est certainement l’une des plus graves conséquences de la condition précaire des plaines inondables dans la région de la rivière du Nord. « Il n’y a pas une grande diversité d’arbres dans cet écosystème. L’orme d’Amérique est en train de disparaitre, le bouleau blanc a aussi beaucoup de difficulté et il y a l’agrile du frêne qui est rendu à Saint-Jérôme et qui va éventuellement migrer au nord et tuer le frêne noir, une espèce importante en bordure de la rivière du Nord. L’épinette blanche, une autre espèce abondante dans la plaine inondable, n’est pas adaptée aux conditions chaudes et aux sécheresses. À cela s’ajoute l’impact de la surabondance du cerf de Virginie et du castor, deux espèces qui empêchent la forêt de bien se régénérer dans la zone riveraine. On va se retrouver avec un écosystème en mauvais état, puisque les arbres supportent beaucoup de fonctions importantes dans la plaine inondable, notamment pour réduire l’impact des inondations en ralentissant le débit de l’eau ». 

Ensuite, au-delà des problèmes hydrologiques, les pertes de biodiversité sont souvent dommageables pour le fonctionnement des écosystèmes. De nos jours, le développement se fait souvent à l’encontre de la biodiversité ce qui a pour effet de limiter la capacité des écosystèmes à remplir leurs fonctions. Entre autres, la perte de diversité arborescente peut s’avérer particulièrement dangereuse : « Si tu finis par avoir un écosystème forestier appauvri avec seulement une ou deux espèces d’arbres, ça devient dangereux parce qu’un insecte ravageur, un champignon exotique ou une perturbation climatique majeure peuvent anéantir cet écosystème. Et là, un coup de que tu perds tes arbres, tu perds les fonctions de microclimat, telles que l’ombrage, l’abaissement des températures, la protection contre le vent, la fonction de stabilisation du sol et des berges, mais également des habitats et des sources de nourriture pour la faune. ». M. Fortier ajoute également que cette perte de microclimat associée à la dégradation du couvert forestier favorise la dispersion et la croissance de la plupart des plantes exotiques envahissantes qui profitent des conditions de pleine lumière. 

Sur un autre ordre d’idée, la qualité de l’eau de la rivière du Nord peut également être fortement affectée par des fluctuations du niveau de l’eau. Si un niveau bas de l’eau peut être problématique, des grosses inondations ont souvent pour effet de faire refouler les systèmes d’aqueduc en plus de faire déborder les fosses septiques, ce qui contamine lourdement l’eau.

Des solutions à notre portée

Pour M. Fortier, les solutions sont diverses pour assurer la santé des plaines et des forêts inondables. D’une part, une bonne gestion des niveaux d’eau devrait se situer au cœur des solutions : « Améliorer la gestion des niveaux d’eau de la rivière du Nord à la baisse au printemps et à la hausse pendant l’été, c’est une solution qui pourrait bénéficier autant à la biodiversité qu’à la qualité de l’eau ». Entre autres, les propriétaires des barrages sur la rivière du Nord devront davantage agir de manière concertée pour assurer un niveau d’eau acceptable.

Un aménagement plus durable du territoire devrait également être priorisé : « Faire des meilleurs aménagements pour les fossés de routes, faire des bassins de rétention, mieux aménager les routes pour éviter que l’eau prenne trop de vitesse et protéger les milieux humides; toutes ces pratiques peuvent contribuer à régler une partie du problème hydrologique ».

D’autre part, il est évident que le reboisement des plaines inondables est une solution à long terme pour améliorer l’état des écosystèmes forestiers inondables. S’il est fait de la bonne manière avec les espèces d’arbres propices au milieu, on pourrait en partie restaurer ces écosystèmes. D’autant plus que le reboisement a des effets bénéfiques au-delà de la protection de la biodiversité et de la mitigation des inondations. En effet, la restauration d’espèces d’arbres qui peuvent vivre pendant des centaines d’années, comme le chêne à gros fruits ou le chêne bicolore, permettra de créer un puits de carbone à long terme dans la plaine inondable. Rappelons que 50 % du poids sec d’un arbre est constitué de carbone. Les arbres vont également contribuer à augmenter le carbone dans les sols par la biomasse racinaire et la matière organique produite par la décomposition des racines. Bref, une forêt inondable en santé contribuera à lutter contre les changements climatiques, mais également à atténuer leurs effets en nous protégeant lors des canicules et des inondations.   

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