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18 brumaire de l’an VIII
Daniel Machabée – Dans un an, les Québécois seront conviés aux urnes pour élire le prochain gouvernement. Cet exercice complexe et important est la pierre angulaire de notre système politique. Faisons un voyage dans le temps pour s’intéresser à la naissance de notre démocratie. Le concept de la démocratie est apparu à Athènes au VIe siècle avant notre ère. Bien qu’imparfait, ce modèle a largement influencé le système démocratique occidental moderne. En 1791, après l’arrivée des loyalistes anglais expulsés des États-Unis nouvellement indépendants, Londres, en grand maître bienveillant pour ses colons anglais, promulgue l’Acte constitutionnel qui divise la Province of Quebec en deux entités géographiques distinctes : le Haut-Canada anglophone et le Bas-Canada majoritairement francophone.
Le 9 novembre 1799 ne vous dit peut-être pas grand-chose dans les éphémérides de l’humanité. C’est pourtant un événement majeur dans l’histoire du monde en général, de l’Europe en particulier. Cette date ne vous rappelle peut-être rien, car les révolutionnaires français, dans leur volonté de tout bouleverser, avaient également changé le calendrier grégorien par le calendrier révolutionnaire pour faire débuter l’an un en 1791, année de l’abolition de la monarchie et de proclamation de la République. Ainsi, comme les années, les mois et les jours furent remplacés. Ce jour du 9 novembre est mieux connu sous l’événement historique du coup d’État du 18 brumaire de l’an VIII qui porta le général Napoléon Bonaparte au pouvoir en France. Cet événement marque la fin de la Révolution française et le début du court Consulat. En fait, ce coup d’État se déroule sur deux journées rocambolesques. Faisons un retour, si vous le voulez bien, sur une époque fascinante de l’Histoire.
La légende naissante de Bonaparte
La situation de la France est précaire en 1793. Après avoir vaincu les armées étrangères qui menaçaient les acquis de la Révolution et de remettre la monarchie sur le trône, après une longue guerre civile entre monarchistes et républicains qui gangrénaient la société française, après la fin de la Terreur et la mort de Robespierre en 1793, un nouveau gouvernement nommé le Directoire succéda à la Convention nationale et entreprit de combattre tous les ennemis de la République à l’intérieur comme à l’extérieur de la France. Acculé au mur devant les menaces extérieures, les complots monarchistes et les Anglais qui contrôlaient le port névralgique de Toulon, le Directoire fait appel à un jeune soldat sans affectation pour régler la situation : Napoléon Bonaparte. Son génie militaire le propulse rapidement dans l’Histoire et les Anglais sont évincés de Toulon. Puis le Directoire fait appel à Bonaparte en 1795 afin de mater une insurrection monarchiste qui menaçait gravement le gouvernement républicain. Nommé général, Bonaparte met ses canons en action avec l’aide de son futur beau-frère Joachim Murat. Les royalistes sont écrasés et le prestige de Bonaparte en sort grandi : le voici « sauveur de la République »
Quelques mois plus tard, il est promu général de l’armée d’Italie qui est alors occupée par les Autrichiens. L’armée qu’on lui confie n’est pas en nombre important. Elle est également très mal équipée. Or, Bonaparte harangue ses troupes et défait en moins de deux ans neuf armées autrichiennes et réorganise l’Italie. Le 15 novembre 1796, à 27 ans, il bat les Autrichiens à la fameuse bataille du pont d’Arcole. Poussant les Autrichiens jusqu’à Vienne, il signe avec l’Autriche le 18 avril 1797 le traité de Leoben, sans l’aval du Directoire, faut-il préciser, qui sera confirmé par le traité de Campo Formio le 17 octobre 1797. Ce traité réorganise l’Italie en républiques sœurs de la France et démontre sans ambages tout le génie négociateur et diplomatique de Bonaparte. L’auréole de Napoléon scintille de plus en plus et commence à inquiéter sérieusement le Directoire qui se voit ainsi ombragé par ce général ambitieux. Son retour à Paris en décembre 1797 prouve sans aucun doute sa très grande popularité au sein de la population. Pour l’éloigner, le Directoire lui donne le commandement de la nouvelle armée d’Orient, mise sur pied afin de couper la route des Indes aux Anglais. La flotte part de Toulon le 19 mai 1798 et parvient à Alexandrie en juillet, après avoir conquis Malte. C’est le début de l’Expédition d’Égypte qui augmentera davantage la légende de Napoléon Bonaparte.
La situation en France en 1799
Pendant que Bonaparte conquiert l’Égypte et la Terre sainte, la situation politique de la France s’enlise, pendant que l’économique subit des difficultés et que les conquêtes militaires en Italie de Napoléon sont perdues une à une. En Allemagne, les armées françaises reculent sur le Rhin. À l’intérieur, l’anarchie s’installe peu à peu. Allait-on revivre une autre Terreur sanglante ? Informé des événements catastrophiques grâce au courrier envoyé notamment par son frère Lucien qui siège au gouvernement, Napoléon, qui n’est pas en mesure de conquérir Saint-Jean-d’Acre à cause d’une armée affaiblie par la peste et le manque de renforts, décide de retourner en Europe, convaincu que son destin politique l’attend à bras ouverts. Laissant l’armée d’Orient aux mains de Jean-Baptiste Kléber, il s’embarque à bord de la frégate La Muiron le 23 août 1799 pour rentrer discrètement en France. Pendant 47 jours, il échappe aux escadres anglaises qui le poursuivent et débarque sur le sol français le 9 octobre à Saint-Raphaël, dans le département du Var sur les rives de la Méditerranée.
Il arrive à Paris le 16 octobre dans une ville livrée aux complots, aux bords de l’implosion et de la révolte. Le pays est ruiné par des années de guerre et les fonctionnaires ne sont plus payés. La famine revient hanter la capitale et les campagnes sont de nouveau envahies par des hordes de brigands, de voleurs et de monarchistes. Le Directoire est complètement discrédité. Sans attendre, Napoléon se concerte avec son frère Lucien qui a été élu président du Conseil des Cinq-Cents (l’ancêtre de l’Assemblée nationale française). À deux, ils sondent les députés favorables à un changement de régime. Bonaparte se rapproche également de l’abbé Siéyès qui semble, à l’époque de son retour en France, être l’homme fort du Directoire. Celui-ci demeure convaincu qu’un changement de régime est nécessaire et que seule la force militaire peut changer le régime.
Le coup d’État du 18 brumaire
Lors de leur entretien, Siéyès et Bonaparte se mettent d’accord sur un plan d’action : obtenir la démission des directeurs, convoquer les assemblées pour obtenir la nomination d’une espèce de triumvirat où chacun aurait un siège et gouvernera en attendant de promulguer une nouvelle constitution. Le 18 brumaire au matin, le président des Anciens (l’autre assemblée de « sages ») informe ses membres d’un complot anarchiste et transfère les assemblées à Saint-Cloud en banlieue de Paris et nomme Bonaparte commandant en chef des forces militaires de Paris. Tout se passe bien jusqu’à ce que les opposants s’indignent de ce transfert jugé nébuleux. Le lendemain, le 19 brumaire, quand les séances reprennent, le chaos s’installe et menace de faire échouer le coup d’État. Impatient, Bonaparte veut faire basculer l’Histoire. Il se rend avec les grenadiers devant les Anciens où son discours est plutôt maladroit et incohérent. Il se rend ensuite devant les Cinq-Cents qui sont confinés à l’Orangerie où l’accueil est tumultueux, voire dangereux. Les députés s’indignent devant l’irruption des brigadiers et conspuent Bonaparte, le frappent et hurlent : « À bas le dictateur ! À bas le tyran ! Hors la loi Bonaparte ! » Les soldats doivent traîner de force leur général en proie à une crise de nerfs et évitent ainsi qu’il soit assassiné comme le fut jadis Jules César.
Le coup d’État semble à ce moment échoué. Or, Lucien Bonaparte va sauver la situation. Jetant à la tribune ses insignes de président des Cinq-Cents, il quitte la salle, saute à cheval et va haranguer les soldats cantonnés aux alentours. Galvanisés, les soldats, sous l’impulsion de Joachim Murat, envahissent la salle des séances. Le succès est tel que les députés récalcitrants s’enfuient par les fenêtres à l’arrivée des soldats. À une heure du matin, les bases du nouveau régime sont votées. Le pouvoir exécutif est séparé entre trois consuls : Bonaparte, Siéyès et Pierre-Roger Duclos. C’est le début du Consulat et Bonaparte prophétisera : « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie. »
À 30 ans, Napoléon Bonaparte est nommé Premier consul et devient le nouveau chef de l’État puisque la majorité des pouvoirs sont entre ses mains. Pendant les cinq années du Consulat, il modernise la France en la dotant de la majorité des institutions publiques, économiques et politiques qui existent encore aujourd’hui. La France va devenir une puissance militaire incroyable et va imposer les idées de la Révolution française partout où les armées vont triompher. C’était une époque fascinante, haletante, exemplaire à bien des égards. Une époque où les idées avaient une valeur et où être Français signifiait quelque chose. Que reste-t-il aujourd’hui de la grandeur de la France sinon des écrits que les révisionnistes veulent effacer des livres ?
