Le Birobidjan

Daniel Machabée
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L’autre État juif du monde

Daniel Machabée – Ils ont traversé les siècles comme on traverse une nuit sans fin, portant sur leurs épaules non seulement leurs livres, leurs chants et leurs morts, mais aussi le poids d’une question que le monde n’a jamais cessé de poser sans jamais vouloir y répondre : pourquoi eux ? Tout commence dans les replis de la peur humaine. Là où l’inconnu devient menace, où la différence devient faute. Peuple de l’exil, sans terre fixe pendant des siècles, les Juifs furent partout et nulle part, à la fois visibles, mais jamais pleinement acceptés. Leur fidélité à une foi ancienne, inébranlable, les plaça en marge des empires qui exigeaient l’uniformité des âmes.

Les siècles s’assombrirent encore lorsque la religion elle-même fut mobilisée contre eux. On les désigna comme coupables éternels, héritiers d’un crime mythifié, condamnés non pour leurs actes, mais pour leur mémoire. Dans les temps de peste, on murmura qu’ils empoisonnaient les puits; dans les temps de crise, qu’ils manipulaient les rois; dans les temps de déclin, qu’ils étaient responsables de tout. Ils ont été victimes de discrimination, de persécutions, de déportations et de massacres dans presque tous les pays européens où ils étaient solidement établis. À ce titre, on peut citer les pogroms à Mayence, à Cologne et à Worms lors de la première Croisade en 1096; les pogroms liés à la Peste noire de 1348 qui a décimé 60 % de la population européenne et dont on a accusé les Juifs de l’avoir introduite et propagée; les massacres et les expulsions en Espagne en 1492; le soulèvement de Bohdan-Khmelnytskyï (1648-1657) en Ukraine qui a fait entre 50 000 et 100 000 juifs tués.

Depuis le début du XXe siècle, et plus particulièrement après la Première Guerre mondiale, la présence juive dans certains pays d’Europe a favorisé la montée de l’antisémitisme, notamment en Allemagne, mais aussi dans d’autres régions où la présence juive était importante en nombre. C’est le cas également de la Russie. Alors que les lois de Nuremberg enlevant certains droits aux Juifs sont promulguées en Allemagne en 1933, Staline va proposer une autre solution à la question juive de l’Union soviétique : créer un territoire juif autonome. 

Le contexte social et politique en Russie

Depuis la fin du XIXe siècle, le tsar Nicolas II tente d’organiser une réorientation de la population juive vers l’agriculture. Il faut dire que la très grande majorité des Juifs d’Europe de l’Est occupe des métiers urbains, comme le commerce et l’artisanat. Cependant, les profonds problèmes sociaux et agricoles en Russie, jumelés aux défaites militaires lors de la Grande Guerre, vont mener à l’effondrement du régime et à la révolution d’Octobre 1917 où les bolcheviks vont renverser le tsar et créer l’Union soviétique quelques années plus tard. L’URSS des années 1920 continue sa grande transformation marxiste, exproprie les entreprises et favorise l’exploitation agricole, notamment chez les juifs. Cependant, les populations locales ne sont pas contentes de voir cette migration juive se mêler aux communautés locales. Cela va se traduire par de nombreuses tensions qui vont fragiliser le nouveau régime en place. En 1924, Joseph Staline remplace Lénine à la tête de l’URSS et va rapidement s’occuper de la question. 

Il faut dire également que la révolution d’Octobre de 1917 reconnaissait l’égalité et la souveraineté des peuples de Russie dans la Déclaration des droits des peuples de Russie. Si les Juifs sont reconnus en 1917 comme formant une nationalité au sein de l’URSS, la Constitution fédérale de 1924 ne prévoit aucun territoire aux Juifs, contrairement aux autres nationalités. Au même moment où Adolf Hitler écrit Mein Kempft où il développe sa pensée antisémite, Jospeh Staline, va réussir là où Hitler échouera plus tard : créer un territoire pour les Juifs. Rappelons que l’idée première de Hitler était d’envoyer les Juifs sur l’île de Madagascar, ce qui n’arrivera pas à cause des coûts astronomiques des déplacements.

Le choix du territoire

Dès 1928, Staline choisit par décret une région de l’Extrême-Orient fort isolée pour son projet, près de la frontière chinoise : le Birobidjan. Voici ce que dit ce décret : « En tenant compte des demandes des travailleurs juifs pour leur développement national, et dans le but d’assurer leur établissement productif, le Comité exécutif central décide :

  1. de transformer le district de Birobidjan du territoire d’Extrême-Orient en une région autonome juive. 
  2. de garantir aux travailleurs juifs le développement de leur culture nationale socialiste, avec l’usage de la langue yiddish. 
  3. de poursuivre l’installation agricole et économique planifiée de la population juive sur ce territoire. »

Les Juifs sont donc encouragés à venir s’y installer en grand nombre. Des primes incitatives sont données aux Juifs qui voudraient immigrés dans ce territoire situé à plus de 5000 kilomètres de Moscou. L’objectif de Staline est clair : peupler une zone vide et renforcer la présence soviétique autour du fleuve Amour face à la Chine, proposer une alternative au sionisme, créer une culture juive socialiste de langue yiddish et éloigner les intellectuels juifs trop influents du cœur de la Russie. Les efforts ne sont pas négligés : publicité internationale, films, campagne de promotion vantant le territoire comme une terre d’abondance et de liberté pour les juifs persécutés du monde entier.  

Au début, des milliers de juifs émigrent sur ce territoire complètement dépourvu d’infrastructures. En 1934, la région autonome juive du Birobidjan est créée. Rapidement, la vie culturelle en yiddish se développe : un théâtre et un journal juif sont créés dès 1934 et des écoles sont construites également pour accueillir un nombre croissant d’enfants de colons juifs. Le projet démontre rapidement ses limites cependant. En effet, l’éloignement et l’isolement du centre du pouvoir soviétique ralentissent grandement le développement des infrastructures. L’insalubrité est générale et le territoire n’aura pas d’égouts avant la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le long de la rue principale en terre battue de la capitale, rappelant ainsi certaines villes du Far West américain, il n’y a que des baraques en bois délabrées où les colons juifs s’entassent.

Seulement 25 % des juifs émigrés ont consenti à aller vivre sur des terres. Or, le territoire n’est pas propice à l’agriculture. Non seulement est-il infesté de marécages, mais la température extrême de cette région rend les sols impropres à cultiver ne serait-ce qu’une culture de subsistance, rappelant ainsi notre Abitibi. 

Les purges de Staline et le déclin du Birobidjan

Il est tout de même paradoxal de constater que Staline avait un projet d’implantation territoriale pour les Juifs d’URSS quand, de l’autre côté il n’autorisait aucune contestation politique ni diversité ethnique. Depuis 1924, Staline avait une grande paranoïa en voyant des complots partout. En voulant contrôler les masses, il a instauré un régime de peur et de répression terrible qui a affecté toute la société soviétique des années 1930 et 1940. De 1938 à 1940, 682 000 individus sont exécutés pour crimes contre l’État, qu’il s’agisse d’opposants politiques, de gens issus des minorités, notamment les Juifs. Dans les mêmes années, alors que l’Allemagne ouvre des camps de concentration un peu partout sur son territoire, la population des Goulags, ces camps de travail forcé, s’accroît de 1 196 369 individus à 1 881 570.

Si les Juifs n’ont pas été directement visés comme ethnie spécifique par les grandes purges de Staline contrairement à la Shoah, ils ont souvent été accusés de liens avec les ennemis du communisme et de l’État en général. Ainsi, en 1939, la population juive du territoire de Birobidjan ne s’élève qu’à 18 000 individus sur les 109 000 habitants de la région. Enfin, le changement drastique de la politique économique favorisant l’industrialisation plutôt que l’agriculture va avoir un impact considérable sur la volonté des juifs à s’expatrier dans cet endroit reculé. 

De nos jours

La Shoah perpétuée par les nazis redonne vie au projet de ce territoire juif autonome. Bien que Staline ne dénonçât jamais les massacres des populations juives sur son propre territoire par les SS, il favorisa la migration des juifs survivants vers le Birobidjan. De 1945 à 1948, 10 000 juifs s’y installent. Mais la création d’Israël en 1948, projet avorté de la SDN (Société des Nations) dès 1922, mais réussi avec l’ONU, vient sonner le glas de ce territoire juif autonome qui se vide au profit de l’Ayla, l’acte d’émigration vers la terre d’Israël. 

Malgré les tentatives d’aide financière sous Gorbatchev en 1991, la majorité des juifs émigrent après la chute de l’URSS. En 2010, 92 % de la population du territoire était russophone. Il ne resterait que 2 300 juifs environ, mais on estime qu’il y a entre 5 et 10 % de la population qui peut s’exprimer en yiddish. Aujourd’hui, le train transsibérien prend cinq jours pour relier Moscou à Birobidjan. C’est le seul territoire de la Fédération de Russie où tous les documents officiels sont traduits en yiddish. Ainsi, le Birobidjan demeure une curiosité historique, un vestige de l’utopie soviétique.

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