Notre propre pourvoir d’agir

Un des organismes soutenu par le projet Usine Lab : Centre d’autonomie alimentaire multi-services
Carole Trempe
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Et si l’économie appartenait aux citoyens ?

Carole Trempe – Et si nous avions oublié quelque chose d’essentiel ? Et si, à force de confier l’économie à des logiques qui nous dépassent, nous avions lentement renoncé à notre propre pouvoir d’agir ?

Partout, les constats s’accumulent : crise du logement, insécurité alimentaire, fragilisation du tissu social, enjeux environnementaux, accès inégal aux services et des milliers d’autres. Des enjeux vastes, complexes, parfois vertigineux. Et devant leur ampleur, un réflexe s’installe : celui de croire qu’ils sont trop grands pour nous.

L’Usine Lab, une autre voie

Mais une autre voie existe, chez nous, dans les Laurentides, cette voie prend forme à travers l’Usine Lab pour transformer une idée en entreprise collective. Premier incubateur dédié à l’entrepreneuriat collectif, il s’agit d’un lieu où l’on ne cherche pas seulement à créer des entreprises, mais à reconstruire, patiemment, notre capacité d’agir ensemble. Un nouveau programme d’idéation et d’exploitation du modèle d’affaires collectif.

C’est fascinant, car ce qui émerge aujourd’hui est bien plus qu’un modèle économique. C’est un mouvement, une culture, un terreau vivant. C’est nous, par nous et pour nous.

Qui sont ces porteurs de projets d’économie sociale ? Des gens comme vous et moi, des citoyennes et citoyens, des groupes de tous âges, des organismes communautaires, des institutions, bref quiconque ayant une idée menant vers une réponse bien ancrée dans les besoins sociaux pour répondre à la collectivité. Assurément, ce sont des personnes qui refusent de rester spectatrices et qui comprennent que, face à l’immensité des enjeux, il faut commencer quelque part — ici, maintenant, ensemble.

L’intérêt collectif comme moteur

L’économie sociale repose sur une idée aussi simple que radicale : l’intérêt collectif comme moteur. Là où l’individu s’épuise, le « nous » construit. Là où les solutions se fragmentent, le collectif organise, structure, transforme.

Mais elle nous enseigne aussi une chose fondamentale : devant des enjeux vastes, il faut savoir partir de projets à échelle humaine. Prendre un besoin concret, le circonscrire, le travailler collectivement… et le mener à terme. C’est ainsi que naissent des solutions durables. C’est ainsi que le changement devient réel. C’est là que loge le pouvoir citoyen.

À Saint-Jérôme, le Centre d’autonomie alimentaire multiservices (CAAM) en est une illustration éloquente. Face à la difficulté d’approvisionnement et à la pénurie d’aliments fragilisant une importante partie de la population, des partenaires – souvent incapables d’agir en solo – se sont regroupés. Ensemble, ils ont mutualisé l’approvisionnement et la logistique. Ils ont transformé une problématique complexe en une réponse concrète, structurée et ancrée dans le milieu.

Ces projets ont une ambition claire : être viables économiquement tout en répondant aux besoins des citoyens. Ils démontrent que performance économique et utilité sociale peuvent non seulement coexister, mais se renforcer.

Ce mouvement s’inscrit dans une tradition bien plus ancienne. Déjà, au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville observait que la vitalité d’une société démocratique repose sur la capacité des citoyens à s’associer pour agir. Il y voyait un véritable exercice de liberté et de pouvoir citoyen. C’est précisément ce qui se joue aujourd’hui.

Un levier de coopération

L’économie sociale représente un changement de culture profond. Elle nous invite à repenser l’économie non pas uniquement comme un espace de compétition, mais comme un levier de coopération. Cela ne signifie pas l’opposition aux entreprises privées traditionnelles, mais bien une coexistence féconde. Chaque modèle contribue, à sa manière, à la vitalité économique et sociale des territoires.

Les modes de gouvernance s’expriment par la richesse et la diversité des acteurs qui la composent. Sur un conseil d’administration, on peut y retrouver une entreprise d’économie sociale, un organisme de microcrédit local, un organisme de développement économique et un OBNL engagé dans la gestion d’une terre agricole ou encore un groupe technique apportant une expertise spécialisée.

Ensemble, ces acteurs mettent en commun leurs connaissances, leurs ressources et leur vision du territoire. Ils construisent une gouvernance partagée, capable de faire dialoguer des perspectives différentes au service d’un projet commun. Une gouvernance qui incarne, concrètement, le pouvoir d’agir collectif.

Dans cet écosystème, Finance Solidaire joue un rôle déterminant. Elle est un levier financier axé sur l’impact social et environnemental plutôt que sur la simple rentabilité, finançant selon ce modèle des coopératives et des OBNL. Elle permet de soutenir des projets qui, bien qu’essentiels socialement, ne répondent pas toujours aux critères classiques de financement. Elle reconnaît que la valeur d’un projet ne se mesure pas uniquement en rendement, mais aussi en impact sur la communauté.

Une voie qui comporte ses défis

Bien sûr, l’entreprise d’économie sociale est une voie qui comporte ses défis. Dans un projet d’économie sociale, le rythme peut être plus lent. La concertation, la mobilisation et la prise de décision collective exigent du temps. Par exemple, lorsqu’un groupe de citoyens se regroupe pour acquérir un immeuble afin d’y développer du logement et des jardins communautaires, des éléments de culture, etc., le processus est exigeant : montage financier, gouvernance, recherche de consensus.

Lenteur n’est pas faiblesse

Mais cette lenteur n’est pas une faiblesse. Elle est le prix d’une démocratie incarnée et bien ancrée, d’une appropriation collective, d’une durabilité réelle. Car l’économie sociale demande aussi une posture particulière. Elle exige de la créativité, une capacité à faciliter, à mobiliser, à rassembler. Elle appelle un leadership différent — moins hiérarchique, plus collaboratif, profondément humain. Un leadership citoyen. 

À l’heure où les défis nous dépassent, une question demeure : Et si notre plus grande force était celle que nous avons laissée de côté : notre capacité à agir ensemble ?

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