La hyène d’Auschwitz

La libération du camp de concentration de Bergen-Belsen, 1945 – Portraits de gardiens de Belsen à Celle, dans l’attente du procès de Irma Grese et Joseph Kramer à la prison de Celle en août 1945.
Daniel Machabée
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L’histoire d’Irma Grese

Daniel Machabée – Le 15 avril 1945, des chars britanniques pénètrent dans le camp de concentration de Bergen-Belsen. À l’intérieur des murs barbelés, ils découvrent 13 000 cadavres en décomposition avancés, éparpillés comme des poupées désarticulées et 60 000 squelettes décharnés ambulants vêtus de haillons.

Parmi les nazis capturés ce jour-là se trouvait une jolie femme âgée à peine de 22 ans : Irma Grese. Cette femme est passée à la postérité pour avoir été la plus sadique des gardiens des camps de concentration (aufsehrin). Pendant la Seconde Guerre mondiale, environ 10 % des gardiens étaient des femmes, mais elles font très peu partie de la littéracie de l’Holocauste. La beauté d’Irma Grese est légendaire, autant que sa cruauté. Les horreurs de Bergen-Belsen ne sont pas ses premières tueries. Elles étaient l’acte final d’une carrière maculée de sang qui a duré trois ans. Mais comment une jeune femme devient une machine à tuer redoutable sans éprouver de remords ? Retour sur une histoire à glacer le sang. 

Grandir dans une Allemagne blessée et humiliée 

Irma Grese naît à Wrechen le 7 octobre 1923. Elle est la troisième enfant d’une famille d’agriculteurs et d’éleveurs laitiers. Son père Alfred, homme conservateur, fervent catholique, élève ses enfants dans la violence en les frappant pour se faire obéir. Très absent du foyer familial, il préfère les lamentations de sa maîtresse plutôt que les abjurations du curé à la fidélité. À la maison, lorsqu’il prend une pause de ses excursions coquines, ce ne sont que disputes et violence entre les deux parents, rendant l’ambiance familiale invivable pour les enfants. Dans cette Allemagne du début des années 1930 qui voit la montée du nazisme comme étant une solution au diktat de Versailles de 1919 et à la Grande dépression de 1929, le père, pourtant, méprisait farouchement le mouvement nazi. 

À partir de 1933, quand Hitler réussit à prendre démocratiquement le pouvoir, la machine de propagande nazie commence à étendre ses tentacules sur tous les aspects de la société allemande. Irma vient d’avoir dix ans et voudrait, comme ses amies, rejoindre les Jeunesses hitlériennes. Son père refuse sa demande, fidèle à ses principes. Mais comment aller à contre-courant dans une société où la propagande nazie suinte de partout ? Comment ne pas entendre la haine du juif enseigné dans les écoles alors devenues des centres d’endoctrinement nazi, dans chaque émission de radio, ou ne pas voir les affiches à chaque coin de rue qui affirment que les Juifs sont responsables du malheur de l’Allemagne ? La jeune Irma absorbe cette rhétorique comme une éponge imbibant le poison. 

En 1936, alors qu’elle n’a que 13 ans, sa mère, brisée par les infidélités répétées de son mari, se suicide devant ses yeux en ingurgitant de l’acide chlorhydrique. Cet événement va beaucoup affecter Irma qui vient de perdre la seule personne qui pouvait exercer une bonne influence sur elle, la laissant sous l’autorité d’un père de plus en plus violent. La combinaison était toxique : un foyer brisé, l’endoctrinement nazi et un père qui lui a enseigné que la violence était la réponse à tout. 

De la Bund Deutscher Mädel à gardienne de camp

Après la mort de sa mère, Irma va lentement dériver vers un monde obscur. Elle quitte l’école à 15 ans pour s’engager dans la Bund Deutscher Mädel, la Ligue des jeunes filles allemandes, le pendant féminin des Jeunesses hitlériennes. Se cherchant un but, elle est engagée comme aide-infirmière au sanatorium de Hohenlychen dirigé par le docteur Karl Gebhardt, médecin personnel d’Heinrich Himmler. Ce médecin n’est pas n’importe qui : il est directement responsable de la plupart des expériences chirurgicales sur les prisonniers des camps de concentration, particulièrement au quartier des femmes de Ravensbrück et d’Auschwitz, les ayant ordonnées ou faites lui-même. Pendant deux ans, la jeune Irma va travailler avec lui, observant, apprenant et perdant lentement petit à petit des lambeaux de son humanité. 

Irma ambitionnait de devenir infirmière, mais son mauvais dossier scolaire l’en a empêchée. En 1942, elle commence sa carrière comme gardienne auxiliaire SS au camp de Ravensbrück. À cet instant, elle est seule au monde, car son père, farouche antinazi, la renie. Elle se lie d’amitié avec Dorothea Binz considérée comme la femme la plus sadique alors du régime nazi. À ses côtés, elle apprend « la joie malsaine » du camp, ce qui consiste à battre, torturer et violer les détenues. Retrouvant aussi le docteur Gebhardt, elle demande à assister aux expérimentations médicales, car cela provoquait chez elle un plaisir sexuel. Ces expériences médicales sur 80 femmes polonaises sélectionnées n’ont fait que forger le côté sadique d’Irma : Gebhardt brisait les jambes des femmes avec des marteaux, infectait les blessures avec des bactéries mortelles et pratiquait des amputations sans anesthésie. Irma regardait impassiblement ces femmes hurler de douleur, crier le nom d’une mère ou d’un enfant qu’elles ne reverraient jamais. Au lieu de l’horreur, Irma ressentait de l’excitation. Le monstre sadique et pervers était né.

L’ange blond d’Auschwitz

En mars 1943, elle est transférée à Auschwitz-Birkenau. C’est ici qu’elle gagnera ses nombreux surnoms : « l’ange blond », « l’hyène », « la Belle bête. » Irma a tous les critères souhaités de la race aryenne : beau corps, yeux bleus, cheveux blonds. Mais derrière ce corps de déesse se cache l’essence du diable lui-même. Elle gravit rapidement les échelons pour devenir surveillante-chef au camp C de Birkenau à l’automne 1943 et sa légende grandit : elle participe activement aux sélections en priorisant celles qui rivaliseraient de beauté avec elle; avec son fusil, elle tire à bout portant sur les prisonnières; elle se plaît à torturer les faibles, à traquer les femmes plus belles qu’elles et les envoyer au docteur Mengele afin qu’elles soient mutilées sous son bistouri; elle coupait les seins des détenues pour qu’elles développent des infections; elle a jeté des enfants par la fenêtre du troisième étage sans remords avec un rictus au bord de la bouche. Elle était capable de tuer 30 personnes par jour avec son fouet spécial recouvert de cellophane afin que le sang puisse se laver facilement. 

Chaque matin, elle se tenait devant l’entrée du camp de travail et frappait au hasard des prisonnières avec son fouet, car elle était sexuellement excitée par ces signes de souffrance : « La belle Irma Griese [sic] s’avançait vers les prisonnières d’une démarche chaloupée, roulant les hanches, et les yeux de quarante mille femmes misérables, muettes et immobiles, braqués sur elle… La terreur mortelle que sa présence inspirait lui plaisait visiblement… Celles qui, malgré la faim et la torture, présentaient encore une lueur de leur beauté physique d’antan furent les premières à être prises. Elles étaient les cibles privilégiées d’Irma Grese.1»

Promue garde principale du camp C en mai 1944, elle a sous son contrôle plus de 30 000 juives hongroises déportées. Elle forçait les prisonnières à tenir des gros cailloux au-dessus de leur tête pendant des heures et les battait aussitôt qu’elles laissaient tomber les pierres de lassitude. Elle se délectait de lâcher ses chiens affamés sur des détenues et les voir déchiqueter leurs corps chétifs. Elle avait également inventé une méthode de torture qui consistait à attacher les pieds d’une détenue enceinte qui était sur le point d’accoucher pour assister à l’agonie du bébé. 

Arrestation et condamnation

En janvier 1945, l’évacuation d’Auschwitz précède la chute du régime nazi. Irma est envoyée un temps à Ravensbrück puis, à partir de mars 1945, elle est nommée chef du service de travail à Bergen-Belsen, où elle continuait son règne de terreur. Elle déshabillait des détenues pour les frapper avec des matraques; elle forçait des mourantes à effectuer des exercices épuisants avant de les abattre; elle a fracassé les têtes de deux sœurs surprises à grignoter des épluchures de pommes de terre… 

À son arrestation le 17 avril 1945, quand on lui demande pourquoi elle a commis ces atrocités, elle répond : « C’était notre devoir d’exterminer les éléments antisociaux pour que l’avenir de l’Allemagne soit assuré. »  Pendant son procès, elle a déclaré que tous les témoins mentaient et qu’ils faisaient d’une mouche un éléphant. Malgré les preuves accablantes contre sa cruauté et sa brutalité, elle a toujours nié d’avoir tué. En prison, elle a continué à prendre soin de son apparence et à se parfumer des flagrances volées sur ses victimes. Mais malgré tout cet artifice, on dit qu’elle sentait la mort à plein nez. Elle croyait sincèrement d’être acquittée et elle rêvait de devenir vedette de cinéma. Le 17 novembre elle est condamnée à la pendaison. Elle écrit à son père : « Je pars en Allemande courageuse, innocente et toujours fière, qui a rempli de manière fidèle son devoir pour la patrie ». Le 13 décembre devant la potence, elle ne prononce qu’un seul mot : Schnell 

Cette histoire nous rappelle la brutale vérité : le visage du mal n’est pas toujours celui d’un monstre et que parfois il nous ressemble et elle vit parmi nous.

  1. Les cinq cheminées, Olga Lengyel
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