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Gleason Théberge –Nos communications modernes sont de plus en plus marquées par une vitesse devenue banale. Le courriel instantané a remplacé la lettre mise à la poste. Les messages textes et les multiphones sont désormais si nécessaires que ne pas s’en servir fait du retardataire un fantôme social. On y utilise d’ailleurs un langage dépaysant d’abréviations : par exemple, la question Où es-tu s’écrit T où ? Les avis personnels sur les images et propos échangés se résument souvent à de simples icônes émojis, dont le nombre va sans cesse croissant.
Ces phénomènes ne sont pas nouveaux. La bande dessinée remplace depuis longtemps les jurons et autres manifestations émotives par des symboles virtuels de tête de mort, spirale, bombe, étoile… À l’opposé, cependant, de nombreux termes rares offrent au capitaine Haddock un riche vocabulaire d’insultes évoquant sa colère. Dans la vie courante, pour être poli, on désigne ces imprécations comme étant des mots d’oiseaux; et au Québec, l’inventivité est plutôt riche quand en matière de raccourcis fréquents, il est question de vider la sacristie.
Chez les anglophones, on ne se gêne pas d’utiliser des OMG (Oh, my god !) et autres expressions parfois ordurières à l’image du con(sexe féminin), ou du putain ! des Français; et ceux-ci ont développé un MDR (mort de rire) en réponse à l’anglais LOL (laugh out loudly), tous deux devenus désuets.
Bien sûr, je ne m’exclue pas d’un courant auquel on ne peut résister sans s’isoler dans des nostalgies comme celles dont probablement se vêtiront plus tard les actuelles jeunes générations à propos des habitudes d’aujourd’hui.
Mais ce qui m’impatiente chez la manie des raccourcis qui me semblent de la même mouture que les émojis, c’est la paresse du vocabulaire des séries policières télévisuelles québécoises. Pourquoi privilégier des mots anglais comme gun [prononcé [gòne], au lieu du mot arme, aussi court; stool [stoüle] au lieu de délateur; safe [séfe], quand sécuritaire conviendrait ? Est-ce que ce serait si encombrant de changer sniper [snaêpeür] pour tireur d’élite ? Affirmer C’est ton call [kaòl], plutôt que C’est ta décision ? Et les gens du spectacle ne sont d’ailleurs pas en reste, avec leur stage [stédge] qui leur sert de scène et dont le stédger veut dire mettre en scène.
Évidemment, il y a longtemps qu’au Québec on parle de payer cash [kache] au lieu de comptant; de dôpe, pour drogue; de gàgnepour bande ou clan; d’un hold up [höldòpe], pour braquage; mais pourquoi parler de deal [dïile], au lieu de se dire simplement d’accord, pour conclure un marché ou un pacte?
A-t-on l’obligation d’imiter à ce point les Français qui empruntent si souvent à l’anglais pour faire chic ? Nos mots témoignent de nos mœurs et de notre appartenance à une société : sommes-nous donc si semblables aux Étasuniens ?
