Parler comme un dictionnaire

Gleason Théberge
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Gleason Théberge – Mes parents disaient d’une zone ou d’un terrain, aplanis naturellement ou par intervention humaine, qu’ils étaient planche. Pour eux, un espace glacé était coulant. Dans mon village natal en Estuaire quelqu’un de squelettique était décrit comme maigre comme un bicycle, et l’un d’entre eux s’était vu affublé du surnom de crucifix séché.

Ces expressions n’étaient pas dans le Larousse de l’époque, et le Robert actuel ne les répertorie pas non plus. Bien sûr, ces ouvrages de référence majeurs sont rédigés en Europe et nos expressions n’y sont entrées que modérément, comme ils accueillent aussi des usages régionaux de France ou d’autres pays francophones.

Par exemple, d’après le magazine Lire d’octobre 2025, y sont désormais répertorier des mots comme débarouler (descendre rapidement un escalier) venu de la région de Lyon; utilisé en Belgique, bêtiser (faire des bêtises); en Haîti, cadeauter (faire des cadeaux), Et créé au Québec, le Larousse a intégré divulgâcher (révéler la fin d’un roman ou d’un film à quelqu’un qui aurait préféré ne pas le savoir).

Nous avons d’ailleurs nos propres dictionnaires, dont le plus pertinent est sans doute Usito, de l’Université de Sherbrooke. À mesure de l’évolution du vocabulaire utilisé dans nos publications courantes, on y recense et explique le sens et le contexte correct des mots perçus comme destinés à rester en usage. Car telle est la fonction des dictionnaires : permettre à quiconque rencontre une expression prononcée ou écrite d’en connaître la signification.

Normalement confinés précisément à ce qui a été imprimé, entre autres, en récits, poèmes ou textes de théâtre, des expressions d’époques anciennes sont conservées par ces dictionnaires; alors que d’autres disparaissent. Sauf depuis l’offre informatique, les répertoires édités sur papier n’ont jamais pu conserver tout le vocabulaire disponible. Pour faire place aux nouvelles expressions, et à cause des coûts impliqués, chaque livraison d’une nouvelle version d’un dictionnaire en efface ainsi une certaine quantité. Le magazine Lire mentionne ainsi que l’édition du Larousse de 2025 en a rayé 120, c’est-à dire 0,005 % de son volume, contre l’ajout de 2000 nouvelles entrées.

Parmi ceux-là se trouvent évidemment des anglicismes normalisés comme l’acceptation déjà vieille de marketing (mise en marché), dont on peut décrier que le mot ne respecte pas l’orthographe du français, puisqu’il est prononcé [marketigne]. Mais il me semble cependant plus discret, comme avec whisky, de tolérer ceux dont les lettres correspondent à leur usage français, comme dans scratch(modification de lecture d’un vinyle) ou ghoster (rompre sans avertissement tout contact avec quelqu’un). 

Mon souhait serait, d’ailleurs, qu’on précise la référence à la prononciation anglaise de ces mots étrangers en utilisant un discret O marqué de l’accent grave (ò) comme dans occasion, pour séparer chope (contenant) et chòpe (shop, usine), ou les doubles consonnes de donner ou offrir, pour écrire fonne au lieu de fun (plaisir) et bloffe (bluff, ruse). À suivre ?

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