Et si la harpe m’était récitée

Matt Dupont, harpiste – photo: Raoul Cyr
Carole Trempe
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Matt Dupont, un musicien classique raffiné et polyvalent

Carole Trempe – Le 8 février 2026, à la salle de spectacle Saint-François-Xavier de Prévost, Diffusions Amal’gamme présentait Matt Dupont, harpiste : un instrument chargé de symboles puissants, porté par un musicien classique raffiné et polyvalent.

L’instrument

La harpe, on l’admire à distance. Elle impressionne avant de séduire. Instrument angélique, céleste, mythologique, elle est associée au sacré, au rêve, à l’intemporel. On la perçoit comme hors de l’ordinaire.

Sur scène, la harpe à pédales de concert – Matt parle de sa précieuse compagne en la qualifiant de « Diva » – possède 47 cordes et sept pédales (une par note, de do à si) qui permettent les altérations (dièses/bémols). Instrument orchestral par excellence, elle offre un son large, profond, presque architectural. Son corps, massif, est recouvert de feuilles d’or 24 carats, travaillé par un orfèvre en quête de beauté.

Matt Dupont, harpiste

Ce musicien, doté d’une intelligence corporelle fine, habite l’espace sonore avec une expressivité remarquable. La beauté est son leitmotiv : cela se voit et s’entend. Sa profondeur artistique est exceptionnelle, son approche sensible, fluide et poétique.

Ses mains se déposent sur les cordes, portées par une intention claire. Un temps de suspension, puis l’engagement du doigt, enfin le retrait – tout aussi expressif que l’attaque. Le doigt qui revient vers la paume donne de la rondeur, de la chaleur et une noblesse au son.

La gestuelle de Matt est profondément artistique. L’entendre et le voir jouer constitue un festin pour les sens. La harpe invite à une gestuelle contemplative, presque méditative : gestes arrondis, lignes continues, absence de brusquerie. Cette poésie du geste naît de la relation intime du musicien à l’instrument, de sa manière d’habiter le temps, de son imaginaire sonore, de son rapport au silence et à l’espace.

Dans sa grande cohérence, la gestuelle de Matt dépasse la simple fonction instrumentale : elle devient poétique en soi.

La harpe se dépose doucement entre l’oreille et l’épaule droites du musicien. Il s’instaure un dialogue vibratoire d’une fluidité extraordinaire, comme si l’instrument et le corps entraient en résonance avant que la musique ne se déploie pleinement.

Le répertoire

Déodat de Séverac – Valse romantique. Compositeur français (1872-1921), postromantique, d’une proximité esthétique avec Debussy. Une musique intimiste et élégante : la valse n’est pas mondaine, elle est rêvée. Le temps y est plus respiré que marqué.

Caroline Lizotte – Suite galactique. Caroline Lizotte (1969-) est harpiste et compositrice, l’une des plus influentes de sa génération. Sa pièce constitue un voyage sensoriel. Matt crée des effets spéciaux à l’aide d’un signet en plastique sur les cordes, faisant entendre des claquements de dents dans un grand froid : c’est saisissant et très efficace.

Padgett – Memories of Water. L’œuvre s’inscrit dans une esthétique contemporaine où le son devient matière, mouvement, trace. L’eau n’est pas descriptive : elle est mémoire vibratoire, transformation continue. Chaque mouvement du musicien accompagne la circulation de l’énergie.

Gabriel Fauré – Impromptu pour harpe (1904). Œuvre de pleine maturité : l’écriture est raffinée. Les élans les plus vifs n’affectent pas l’intériorité; la virtuosité est au service de la fluidité. Fauré ramène la clarté, la lumière, un mouvement intérieur presque pudique.

Marjan Mozetich – Songs of Nymphs (extraits : Prelude et Reflection). Mozetich (1948-) déploie un langage contemporain lyrique : répétitions souples, harmonies modales élargies.

Mikhail Glinka – L’Alouette Œuvre emblématique du lyrisme russe du XIXe siècle : musique de l’élan, du souffle, de l’élévation. Elle a la saveur de la liberté. Le musicien chante avec les mains.

Bedřich Smetana – La Moldau Poème symphonique évoquant le parcours du fleuve : la musique décrit l’eau, ses motifs ondulants. La gestuelle du musicien est au cœur du discours : mouvements amples, déplacements continus dans les registres, absence de rupture brutale.

Au-delà de ses qualités artistiques et de sa virtuosité, Matt Dupont est un artiste accessible, généreux, compétent et pertinent. Il a répondu aux questions du public avec humour et bienveillance, et a conquis son auditoire en toute humilité.

Nous avons passé un après-midi exquis. Je souligne l’excellente sonorisation de la salle (merci à Bernard Ouellette), qui nous a facilité une écoute incarnée de la harpe et la perception de la finesse artistique de ce fantastique musicien qu’est Matt Dupont.

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