Articles by Gleason Théberge

Où il est aussi question de « tu »

L’interrogation Parmi les particularités du français parlé au Québec, la plus remarquée est sans doute celle du tu des questions. Pour en comprendre l’origine, il faut cependant distinguer le tu viens-tu? et le tu’suite, lequel dérive du tout de suite en deux étapes de raccourci. Les sonorités parentes D et T sont en effet souvent confondues quand elles se suivent dans le discours, la force du Tconduit dans ce cas-ci à un toute suite, puis à un tute suite, avec la finale encore plus brève du tu’suite. Notre tu de l’interrogation, quant à lui, vient de plus loin dans le jeu des sonorités. Dans le temps aussi, d’ailleurs, puisque la forme originale du ne voilà-t-il pas (appuyant un fait surprenant) est attestée comme sous la graphie d’un voilà-ti pas depuis bien avant Molière, qui l’utilisait dans ses pièces au XVIIIe siècle. Il dérivait aussi en v’la-ti pas, qu’on retrouve plus tard sous la plume de divers auteur.es français, dont Maupassant, soucieux de faire écho à la langue parlée populaire. Mais on l’utilisait aussi en Picardie et en Normandie, à l’époque où certaines gens sont venus* en Nouvelle-France, et chez nous, c’est entre autres chez Vigneault, dans sa « Danse à Saint- Dilon » qu’on en trouve l’usage dans son « Les mardis puis les jeudis, ça ferait-ti ton bonheur? ». On comprendra ensuite le passage à ça ferait-tu…


Chronique Mots et mœurs

I’ aime qu’a’ l’aime Les pronoms de la parole Gleason Théberge-Certaines langues dites agglutinantes, surtout nordiques, construisent des mots en les rallongeant, là où la plupart des langues provenant du latin préfèrent en utiliser plusieurs. On se souviendra, par exemple, du volcan islandais entré en éruption en 2013, Eyjafjallajökull (dont le sens est le glacier sur les montagnes proches des îles). Tout comme on remarquera que l’anglais fusionne work et book pour workbook (en français, cahier d’exercices). Notre langue invente aussi des mots en leur ajoutant au début (en préfixe) des segments nuançant leur sens, comme dans com-position ou pré-position… Et d’autres éléments s’ajoutent aussi à la fin d’un mot (en suffixe) pour en modifier le statut : nom (substantif), nom-mer (verbe), nom-inal (adjectif). Beaucoup penseront aussi à l’ancien plus long mot français anticonstitutionnellement (adverbe de 25 lettres), détrôné récemment par intergouvernementalisation (nom de 26 lettres). Mais en matière de vocabulaire, la tendance est plutôt de raccourcir les nôtres. C’est d’ailleurs particulièrement le cas en langue parlée, autant en anglais qu’en français. Au mot prom (-otion) anglais, nous pouvons en effet comparer manif (-estation) et (an-) droïde. C’est ainsi que dans les pronoms de l’écrit Il et Elle, la langue parlée québécoise ne garde souvent que les voyelles. Par commodité, pour faire plus court — d’autres diront par paresse — chez nous, on dit I’croit tout c’ qu’a dit (Il croit tout ce qu’elle dit). Mais quant…


Le boute de toute?

Gleason Théberge – Dans les conversations privées, la présence physique ou simplement sonore des personnes et l’importance de se faire comprendre permettent des travers et des raccourcis propres à diverses sociétés, même si elles ont une langue commune. L’ensemble de ces pratiques constituent ce qu’on appelle la langue familière, laquelle diffère de l’écrit et des propos de la langue soutenue des discours officiels. L’œil lecteur habitué à cette chronique, dont celle de juin dernier, se rappellera qu’une question habituelle comme veut-il, où le T final du verbe se reporte sur le il, conduit chez nous en langage familier au ch’us-t-allé, dont le T permet d’éviter que deux voyelles se suivent. Or, bien que mal venue à l’écrit, la dérive est issue d’un principe d’usage faisant dominer l’harmonie sonore comme, par exemple, dans l’addition du L dans ce que l’on désire, pour enjoliver l’affirmation. On rencontre aussi parfois un Z de même fonction, par exemple, dans demande-z-en deux.  Avec on va-t-être plusieurs à souper, on retrouve un souci parallèle de paresse esthétique produit par le T. C’est aussi le cas avec i’-t’a pris toute une débarque, dont le T n’est pas nécessaire et où le Il est aussi raccourci, comme on le fait verbalement pour la plupart des pronoms masculins et féminins (i’-z’ont voulu, a y’a dit, al’a pensé à tout). …


Mots et mœurs

De quessé? Gleason Théberge – La parole est une rivière où l’usage évolue en longeant les rives contraignantes de l’écrit. Si le courant est fort au point de séduire les écrivains, à la longue, les talus sont grugés par la coulée des conversations. Tel mot, tel usage change de forme, de sens : l’écœurant qui dit qu’une chose est très désagréable au goût finit par ne garder que l’intensité de la déclaration pour exprimer l’aspect très intéressant d’un évènement, d’une production musicale ou même d’un dessert. La transition s’applique aussi aux expressions que la hâte d’un propos raccourcit par commodité. On dit : « Je veux pas », quand de la rive, la précision imposée par la norme appelle à écrire : « Je ne veux pas ». De même, on demande ou annonce qu’il n’y a personne en disant : « Y’a personne ». Et ce n’est d’ailleurs pas si étranger au français. Ne coupe-t-on pas la voyelle des déterminants le ou la devant l’amour ou l’affection! Car la règle la plus incontournable de la phrase, c’est précisément qu’elle sonne le mieux possible sans les bégaiements que contiennent des segments comme « Il a à aimer » ou l’encombrement des virelangues comme « fruit cru, fruit cuit » qui servent d’exercices à qui veut améliorer sa diction. À l’inverse, toujours par aisance, en quelque…


Patrice Savard, un pionnier

Le Journal salut sa contribution Gleason Théberge – À l’occasion du décès, le mois dernier, de notre concitoyen Patrice Savard, à l’âge de 85 ans, le Journal tient à saluer sa contribution aux communautés de Prévost et de la région. Né en Abitibi, dans les années 30, où il rencontre sa conjointe Réjeanne Imbeault, il arrive en Laurentides à la fin des années 50, où leur couple s’établit dans ce qui est alors Shawbridge. Après avoir enseigné trois ans à Val-d’Or, M. Savard assume une tâche de professeur à la toute nouvelle polyvalente Augustin-Norbert Morin pendant quatre années. Puis c’est à la polyvalente de Saint-Jérôme, elle aussi naissante, qu’il poursuit sa carrière. Son destin marqué par ce qui se développe, c’est ensuite au cégep en train de prendre racine à Saint-Jérôme qu’il devient gestionnaire du service de l’Éducation aux adultes jusque dans les années 80. Pendant cette dernière époque, il s’implique, entre autres, comme marguillier pendant dix ans, et conseiller municipal dès la naissance du nouveau Prévost, une tâche qu’il ne quittera qu’en 1988. Il participe aussi à la formation de la première Association des gens d’affaires de Prévost. Il aura été aussi parmi les premiers membres de la Société du…


Ch’us

Gleason Théberge, Nous utilisons au Québec un certain nombre de tournures de parole qui étonnent les autres francophones et sont décriées comme appartenant à notre fameux joual, équivalent du slang étasunien et du verlan français. Après avoir souligné que des expressions comme notre populaire ch’us ne sont toujours pas souhaitables à l’écrit, on peut cependant expliquer un peu la mécanique d’un procédé le faisant apparaître, comme naturellement.  Deux à deux, en effet, pour une même ouverture de la bouche et avec des positions identiques des lèvres, de la langue et des dents, sur une simple projection différente de l’air, on distingue les sons, par exemple, du P et du B. En faire l’exercice avec des mots comme papa et baba, ou palais et balais, permet de le constater. Et c’est le cas de deux séries de sonorités particulières ainsi apparentées : les P, T et K, qui s’adoucissent en B, D et G(u); tandis que les F, S et Ch sont liées aux V, Z et J.  À propos de la parenté B-P, on ne s’étonne d’ailleurs pas que le mot absolu soit prononcé apsolu; ni quant aux T et D, dans grand arbre on entende grant-arbre; ni qu’apparaisse un G au lieu du C dans seconde. Il est d’ailleurs à remarquer qu’il en est de même pour prend-il (entendu prent-il),…


Mots et mœurs

Jeu de genres Gleason Théberge Née sous influence binaire, la grammaire du français ne conserve apparemment que deux genres, le masculin et le féminin. Mais il y en a bien trois si l’on inclut le neutre du on de la langue écrite et du il utilsé dans des expressions comme il pleut, il faut ou il y a, dont les pronoms ne représentent ni le masculin ni le féminin. Ils sont précisément dits pronoms impersonnels, et on peut y retrouver le troisième genre latin, qui nommait les choses. On peut cependant y percevoir aussi le germe d’un phénomène actuel où éclate la traditionnelle répartition des individus en homme ou femme.  En accord avec les procédés d’identification sexuelle non genrée, on notera cependant qu’en plus de ces pronoms neutres, le français comporte des mots qui peuvent évoquer à la fois un genre ou l’autre. Comme en allemand, en quelque sorte où avec Mann (l’homme) et Frau (la femme) on trouve Kind (l’enfant) qui est du genre neutre. Or, notre enfant aussi peut désigner autant la fillette que le garçon. Cette catégorie de noms appelés épicènes (neutres) en contient d’autres comme artiste (un grand/une grande artiste), élève (un bon/une bonne élève) ou fonctionnaire,philosophe…, qui peuvent ainsi conduire leur adjectif à s’accorder au masculin ou au féminin.   D’une manière un peu semblable, nos sociétés occidentales sont…


Chronique Mots et mœurs

Impôts et préfixes Gleason Théberge – Les calculs à effectuer quand arrive le temps des impôts prend généralement l’allure d’un casse-tête, mais c’est aussi l’occasion d’utiliser un vocabulaire particulier. Déjà, le terme impôt, par exemple, est parfois utilisé pour décrire le rapport annuel qu’il faut présenter sur ses finances personnelles. Or, contrairement à l’usage courant, il ne s’agit alors pas de produire un rapport d’impôt.  C’est plutôt une déclaration de revenus que nous avons à soumettre. Selon le résultat de nos calculs, l’impôt c’est la part que l’État nous réclame sur ce que nous avons gagné durant l’année, tout comme dans nos sociétés catholiques, l’Église demande sous le nom de dîme l’équivalent symbolique du dixième de nos avoirs. Or, s’il y avait un rapport d’impôt à présenter, ce serait au gouvernement qu’il reviendrait de le faire sur ce qu’il perçoit, en regard des services qu’il nous rend ou pas. Le mot impôt, quant à lui, provient du verbe imposer, dont le IM- qui s’ajoute au poser donnait jadis au mot le sens de « placer dans », comme dans importer (porter dans un autre endroit, faire venir dans son pays).  Le verbe a ensuite dérivé vers un synonyme d’obliger, comme dans imposer son opinion, sa volonté. Il s’agit là du jeu des préfixes, ces quelques lettres placées au début des…


Gouvernance et majuscule

Mots & mœurs Gleason Théberge – On s’étonnera peut-être de voir le mot gouvernement rester sans majuscule. Il désigne pourtant l’autorité législative et administrative d’un pays. C’est cependant normal, puisque le terme ne constitue pas un nom propre et n’a pas d’autre signification. En matière de conduite d’une institution on parlera d’ailleurs de gouvernance ou de gestion, mais le gouvernement c’est toujours l’institution elle-même. Tout comme le mot pays désigne n’importe quel territoire d’appartenance. Parmi les autres termes qui évoquent les institutions, l’État, lui, porte la majuscule, parce qu’il s’oppose à l’autre usage du mot quand on mentionne la condition d’un objet ou d’une personne. Un outil peut ainsi être dans un mauvais état s’il ne peut pas être utilisé, tout comme une personne peut se trouver dans un meilleur état si elle vient de guérir d’une maladie. Dans ce cas, la majuscule n’est pas nécessaire, puisqu’elle n’est utilisée que pour les noms propres : bateau, commerce ou personne physique, imaginaire ou morale. Ce principe qui distingue le sens premier de celui qui se restreint à une seule réalité magnifiée s’applique d’ailleurs au mot ville. On écrit ainsi qu’une ville couvre telle étendue ou est habitée par telle quantité de personnes, mais qu’une Ville a décidé ou non d’augmenter…


Mots et mœurs

Dimanche, double jour Gleason Théberge -L’œil lecteur aura déjà noté qu’au calendrier, le nom du dimanche commence là où les autres jours se terminent. Après ce DI, qui rappelle le dies (jour, en latin), le dimanche (dies dominicus) est marqué d’une référence spécifique au principe d’autorité du dominus latin. On se rappellera que c’est grâce à l’influence des cinq cents ans de l’Empire romain que le latin (lingua franca) s’est répandu en Europe, à la manière dont de nos jours l’importance économique des États-Unis fait considérer l’anglais comme principale langue de communication internationale. C’est ainsi dans l’ancienne langue impériale, modifiée par chacune des langues locales, que la religion catholique a fait du dimanche le jour de son dieu. Parallèlement, chez les chrétiens orthodoxes de Russie, le dimanche a été dit jour de la résurrection (voskresevie). Or, le mot qui désignait à l’origine tout maître a donné naissance, entre autres, à dominer, tout comme à domaine. Cet aspect de domination est d’ailleurs une caractéristique du Soleil, qui règne dans le ciel en y assurant au matin la naissance du jour et sa mort en chacune de ses disparitions. Il est ainsi normal que dans la répartition des planètes selon les jours, les premières civilisations aient désigné leur jour…