Retour sur le Coliminder

La rivière du Nord à la hauteur de Val-Morin. Photo: Éric Mondou
Mathieu Pagé

Mathieu Pagé

journaliste et photographe chez Journal des citoyens
Étudiant en économie politique au département de Science politique à l'Université de Montréal
Mathieu Pagé

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À Val-Morin une décision politique met un frein au projet de recherche

Mathieu PagéDans la publication d’août, nous rapportions que le ColiMinder n’était plus utilisé à la municipalité de Val-Morin, après deux ans de calibration. Celui-ci, qui avait été installé dans le cadre d’un projet de recherche, a été retiré après une résolution municipale qui redirigeait le financement. Le Journal avait communiqué avec le directeur de la Municipalité, Pierre Delage, pour mieux comprendre la situation. Certaines informations qui nous avaient été communiquées se sont avérées vraisemblablement incomplètes après une discussion avec la chercheuse à la tête du projet, Sarah Dorner. Voici la réaction des chercheurs de Polytechnique.

Le ColiMinder

L’arrêt du projet de recherche du ColiMinder à Val-Morin a, finalement, toutes les allures d’un cas où la politique met un frein au progrès scientifique. La Municipalité de Val-Morin occupait une place privilégiée, accueillant un appareil pionnier dans le monde de l’étude sur l’eau. En plus de contribuer à l’avancement de la science, la Municipalité profitait d’un nouvel outil pour évaluer la qualité de l’eau à la plage publique du lac Raymond, un lieu de villégiature populaire de la région.

À la suite d’une entrevue téléphonique avec Sarah Dorner et Jean-Baptiste Burnet, il apparait que certaines informations publiées dans l’édition du mois d’août sont fausses ou incomplètes. Sarah Dorner est professeure agrégée et titulaire d’une chaire de recherche à Polytechnique. Jean-Baptiste Burnet est quant à lui associé de recherche à Polytechnique et a travaillé avec Mme Dorner sur le projet de recherche autour du ColiMinder. L’article jetait le blâme sur l’équipe de chercheurs, alors qu’à la lumière de l’entrevue avec ceux-ci, il est devenu évident qu’une décision politique a mis un frein au projet de recherche.

La question du financement

Sarah Dorner, professeure agrégée et titulaire d’une chaire de recherche à Polytechnique. Photo courtoisie

Un attrait particulièrement important du projet de recherche à Val-Morin est son modèle de financement. Avec une petite contribution financière qui, nous explique Sarah Dorner, ne couvre pas le salaire d’un étudiant, le projet de recherche peut bénéficier d’un financement gouvernemental qui le double. Cela permet de financer non seulement le salaire d’un chercheur, mais aussi d’un associé de recherche et de couvrir les dépenses reliées au projet.

Sarah Dorner, qui est directrice de sa chaire de recherche, nous explique que comme elle avait un étudiant prêt à travailler immédiatement, elle a décidé de financer immédiatement le projet de recherche, avant même d’avoir reçu les subventions du gouvernement et de Val-Morin. Ce n’est qu’au début officiel du projet que les fonds ont été débloqués pour financer le projet de recherche. Les chèques de la Municipalité ont effectivement été encaissés par l’équipe de Polytechnique, mais ceci était pour couvrir le travail déjà accompli.

Chronologie d’un projet de recherche

L’histoire du projet de recherche dans la ville de Val-Morin a débuté alors que Guy Drouin, ancien maire de la Municipalité, a contacté Sarah Dorner. Il cherchait à obtenir des données plus rapides sur la présence de bactéries E.Coli dans la rivière du Nord et le bassin du lac Raymond, afin de mieux comprendre les sources et les concentrations bactériennes et ultimement de gérer les autorisations d’accès à la plage publique. Ce qui est la spécialité de Mme Dorner et l’objet même du ColiMinder. L’ancien maire était prêt à investir de l’argent de la Municipalité pour la réalisation du projet. Mme Dorner nous explique qu’avec une contribution financière et en nature d’une Municipalité, le gouvernement fédéral vient doubler la subvention. Toutefois, « cela prend quelque chose de nouveau, d’innovant » ajoute-t-elle.

C’est ici qu’entre en jeu le ColiMinder : « Comme l’analyse se faisait sur la présence d’E.Coli j’avais intérêt à tester une nouvelle technologie », explique Mme Dorner. Jean-Baptiste Burnet, post-doctorant à Polytechnique, s’est ajouté au projet, car il mène les recherches dans le volet de suivi en temps réel. L’intérêt du suivi en temps réel est qu’il permet à l’équipe de chercheur d’alimenter le modèle de données sur les E. Coli dans la rivière du Nord de manière quotidienne. En recueillant plus données, le modèle mathématique devient alors beaucoup plus complet.

La collecte de donnée a commencé rapidement, financée exclusivement par la chaire de recherche de Mme Dorner. Avec les données de 2016 et 2017, Jean-Baptiste Burnet a complété la modélisation des E. Coli dans la rivière du Nord. Ces données ont pu être présentées par Jean-Louis Laroche dans son mémoire de maitrise. Les chercheurs communiquaient fréquemment avec la Municipalité, autant le maire que son directeur général.

Jean-Baptiste Burnet nous résume la chronologie du projet. La première année, qui ne fait pas partie du projet financé par la Municipalité de Val-Morin, a été financée en totalité par la chaire de recherche. Or, ils ont travaillé sans que Val-Morin contribue au-delà d’une contribution en nature par les installations et le ravitaillement du ColiMinder une fois par semaine. C’est à partir de l’été 2017 que le projet de recherche a officiellement débuté, alors que les subventions de Val-Morin et du fédéral ont pu être perçues par l’équipe de chercheur.

Toutefois, aux élections municipales de 2017, M. Drouin n’a pas été réélu. Le nouveau conseil municipal a procédé à une révision des dossiers municipaux, dont le projet du ColiMinder. Comme le projet avait été reconnu par la presse, où plusieurs articles ont été écrits sur le ColiMinder et l’implication de M. Drouin, « le nouveau maire avait la perception que c’était le bébé de Guy Drouin », affirme Sarah Dorner. « On était un peu pris et étonné, parce que soudainement nous devions re-défendre le projet », s’exclame-t-elle. Pour lui, les citoyens connaissaient déjà la réponse à savoir si on peut ou non se baigner au lac Morin et dans la rivière : s’il pleut, on ne se baigne pas. Une fausseté, nous explique la chercheuse, alors que leur recherche a démontré que même par temps secs, il y avait parfois des concentrations élevées d’E. Coli dans la rivière.

La vision du nouveau maire, explique Sarah Dorner, est que les petites municipalités n’ont pas à financer la recherche. « Pour nous, la recherche se fait pour ceux qui financent la recherche. Donc, s’il n’y a pas de recherche pour les petites municipalités, il n’y aura pas de données pour celle-ci », met au clair Mme Dorner.

Pour M. Burnet, une perspective complètement différente peut être adoptée, qui était vraisemblablement celle du maire sortant. En contribuant au projet de recherche, la Municipalité de Val-Morin avait accès à une technologie toute nouvelle. « Dans tout le consortium de ville qu’on avait, Val-Morin c’était la petite ville. On pensait qu’ils allaient être fiers de participer aux côtés d’autres grandes villes pancanadiennes, à ce projet avant-gardiste, pour mieux gérer la baignade », explique-t-il. Les petites municipalités ont généralement moins accès à ce genre de technologies, et c’était une opportunité pour Val-Morin de l’appliquer sur son territoire.

Ces données sont pourtant très précieuses pour garantir une baignade sécuritaire aux citoyens et touristes de la région. La méthode actuelle d’analyse pour évaluer la qualité de l’eau requiert un délai de plusieurs jours. Donc, au moment de la publication des données, l’état de l’eau peut être totalement différent du moment où on a pris l’échantillon. L’intérêt du ColiMinder est qu’il permet à la Municipalité d’émettre un avis en temps réel sur la qualité de l’eau et ses variances en temps réel.

La Municipalité de Val-Morin a donc grandement diminué sa capacité à répondre à son devoir envers ses citoyens en ce qui concerne la sécurité des baigneurs sur une plage publique. À quoi bon payer le salaire de sauveteurs si l’on ne peut pas garantir que l’eau est propre à la baignade ?

Le modèle mathématique

Dans la publication du mois d’août, on rapporte que M. Delage a affirmé que l’équipe de Polytechnique n’avait jamais fourni le modèle mathématique et que la Ville n’avait jamais pu consulter les données recueillies.

M. Burnet affirme qu’il est simplement faux de la part de Pierre Delage d’affirmer que la Ville n’a pas eu accès aux données collectées depuis deux ans, car, d’une part elles sont publiques dans le mémoire de Jean-Louis Laroche, et d’autre part, les chercheurs les ont présentés à la Municipalité et au nouveau conseil municipal.

Le projet planifiait continuer à collecter des données durant l’été 2018, ce qui aurait permis à l’équipe d’obtenir assez de données de comparaison entre les résultats du ColiMinder et de la culture de laboratoire pour compléter le modèle des sources et concentrations d’E. Coli. M. Delage a affirmé que l’équipe n’avait jamais fourni le modèle mathématique. « Le modèle mathématique n’était livrable qu’à la fin du projet. Un modèle mathématique ne peut pas être développé si on n’a pas assez de données », nous explique Jean-Baptiste Burnet. « Ils ont coupé le financement au pire des moments, pour nous, mais aussi pour eux », rajoute-t-il. Ils ont payé pour un suivi de la rivière du Nord et ont coupé le financement avant que les chercheurs puissent recueillir assez de données pour fournir le produit pour lequel ils ont payé.

Les deux chercheurs se sont dits déçus de la manière dont leur travail a été représenté dans l’article et par les propos de M. Delage. Ceux-ci sont des leaders dans leur domaine de recherche. Pour Mme Dorner, la décision du nouveau Conseil ne peut pas s’appuyer sur la qualité du travail : « On fait des travaux très localement, mais ceux qui vont lire notre travail sont à l’international », ajoute-t-elle. Jean-Baptiste Burnet est aussi présentement à la préparation d’ateliers au plus gros congrès en Amérique du Nord sur la qualité de l’eau, et ces ateliers portent sur le ColiMinder. « Pour qu’ils disent que c’est parce qu’on n’a pas fait notre travail, c’est tout à fait faux », renchérit Sarah Dorner en référence à la décision du conseil municipal. « C’est une décision qui a été prise par le nouveau conseil municipal, et qu’ils l’assument », concluent-elle.

Projet reconnu à l’international

Sarah Dorner, comme professeur agrégée à l’école Polytechnique, s’est vue attitrée la chaire de recherche sur la dynamique des contaminants microbiens dans les sources d’approvisionnement en eau. Le projet du ColiMinder s’inscrit dans les projets de recherche de sa Chaire, qui travaille notamment sur la modélisation de la qualité de l’eau. La chaire, qui a une portée pancanadienne, a plusieurs autres intérêts de recherche, notamment les impacts du changement climatique sur la qualité des eaux et la protection des sources d’approvisionnement en eaux potables. Les chercheurs qui en font partie sont reconnus par leurs pairs à l’international et leurs résultats sont fréquemment publiés dans les revues scientifiques internationales.

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