La décroissance

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Valérie Lépine

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Une préoccupation séculaire

Valérie Lépine – Face aux conséquences délétères du capitalisme sur notre mode de vie et sur l’environnement naturel, de plus en plus de voix prônent la décroissance économique. Ce mouvement idéologique rassemble de plus en plus d’adeptes aujourd’hui, mais déjà au XIXe et au XXe siècle, des penseurs avaient entamé une discussion critique du système capitaliste qui, en se basant sur la croissance illimitée, la compétition et la consommation aveugle brise les sociétés, saccage la nature et asservit l’homme.

La date officielle de la naissance du mouvement de la décroissance a été fixée au début des années 70, date de la parution du livre The Entropic Law and the Economic Process par Nicholas Georgescu-Roegen ainsi que de l’étude The Limits to Growth par le Club de Rome. Les auteurs des deux ouvrages tentaient de démontrer que la quête de croissance illimitée n’est pas viable dans un système où l’énergie et les matières premières sont, elles, limitées.

Mais bien avant cette date, des penseurs de divers horizons avaient entrevu les conséquences néfastes qu’un capitalisme débridé pouvait avoir sur l’homme et la nature. Plusieurs penseurs, dont Hannah Arendt, Guy Debord, Albert Camus, Henry David Thoreau, George Orwell, Simone Weil, Gandhi, Jacques Ellul, marqués par la révolution industrielle, les dérives marxistes, l’avènement de la mécanisation à grande échelle, la destruction des forêts primaires, l’aliénation des travailleurs, l’absurdité des bureaucraties et les inégalités sociales, ont vivement critiqué ce système économique.

Le livre Aux origines de la décroissance : cinquante penseurs donnent un aperçu des idées que ces « illustres devanciers » ont élaboré sur le sujet. Il est une petite mine d’or pour qui veut réfléchir sur les failles du système capitaliste qui, depuis le XIXe siècle, a forgé notre façon de travailler, notre façon de vivre et notre façon de voir le monde. Le point de vue des 50 penseurs y est exposé en autant de courts chapitres. Chacun de ces chapitres, rédigé par un auteur qui maîtrise manifestement la philosophie du penseur, commence par quelques citations qui résument le point de vue du penseur en question, puis vient le texte qui expose de façon structurée et intelligible ses idées, leurs origines et leur contexte. À la fin de chacun des textes, on propose aussi quelques titres de livres pour qui voudrait en savoir plus sur l’approche philosophique des penseurs.

On découvre, entre autres, dans ce recueil comment Albert Camus (1913-1960) tentait de comprendre les origines métaphysiques du problème capitaliste. Camus liait les idéaux de production, d’accumulation du capital, de concurrence et de domination à notre héritage chrétien. Selon lui, c’était le christianisme qui avait inventé le concept « d’une progression temporelle linéaire, ascendante et orientée vers un but alors que les pensées de l’Antiquité voyaient au con-traire dans l’écoulement du temps un phénomène cyclique. » Et Camus se désolait de voir comment l’esprit de la modernité, en rupture avec le monde antique, aboutissait à ce que « nous avons déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. »

Henry David Thoreau (1817-1862) se retrouve aussi parmi les auteurs sélectionnés de l’ouvrage. Ce philosophe, auteur du livre Walden, s’est appliqué sa vie durant à mettre en pratique les principes de ce qu’il appelait « la pauvreté volontaire ». Il s’opposait au monde industriel inhumain, au travail comme seul but de l’existence et aux achats compulsifs Il estimait la richesse d’un homme « au nombre de choses qu’il peut se permettre de mettre de côté. » Dans ses essais, il était consterné de voir que « si un homme passe la moitié de ses journées à marcher dans les bois parce qu’il les aime, il est en danger d’être pris pour un fainéant; mais s’il passe toute sa journée à spéculer, à raser les bois, à rendre la terre chauve avant l’heure, on le considère avec estime comme un citoyen industrieux et entreprenant. On croirait qu’une ville ne s’intéresse à ses forêts que pour les abattre ! »

Tous les textes du livre À l’origine de la décroissance nous invitent à méditer sur nos modes de vie et à remettre en question la suprématie de l’idéal capitaliste. C’est un ouvrage qui pourra nourrir la réflexion des gens qui, de plus en plus nombreux aujourd’hui, réclament un changement de cap avant qu’il ne soit trop tard.

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