On n’écoute pas Piazzolla

L’ensemble Le Mistral en spectacle à la salle de spectacle Saint-François-Xavier, le 28 mars dernier. Nadia Monczak au violon, Benjamin Deschamps au saxophone soprano et ténor, à la clarinette et à la flûte, Hugo Larenas à la guitare et Sébastien Pellerin à la contrebasse. – photo: Raoul Cyr
Carole Trempe
Les derniers articles par Carole Trempe (tout voir)

On le reçoit dans le corps et dans l’âme

Carole Trempe – Dans la série Azimuts & Jazz/Monde, Diffusions Amal’gamme produisait l’ensemble Mistral : Dans l’univers de Piazzolla, le 28 mars 2026 à la salle de spectacle Saint-François-Xavier de Prévost.

Un quatuor montréalais assez singulier : Nadia Moncazk au violon, Benjamin Deschamps, saxophone soprano/ténor, clarinette et flûte, Hugo Larenas, guitare et Sébastien Pellerin, contrebasse. À la croisée du jazz et du classique, ces talentueux musiciens font dialoguer les styles dans une instrumentation originale. Pas de bandonéon – instrument emblématique du tango – et pourtant, ils recréent cet univers autrement, brillamment. Les rôles sont redistribués : le violon porte la ligne lyrique et la tension dramatique, le saxophone remplace la respiration du bandonéon, la guitare et la contrebasse structurent le rythme.

 Le spectacle est conçu comme un voyage musical et biographique autour d’Astor Piazzolla. Le parcours suit les lieux qui ont marqué sa vie : Buenos Aires, racines du tango, New-York, influence du jazz et Paris, rencontre décisive avec Nadia Boulanger. La narration, la conception même du spectacle tisse un fil invisible entre les œuvres donnant à l’ensemble une cohérence touchante.

La signature de Piazzolla est le tango nuevo, une fusion de tango traditionnel, de jazz et de musique classique. Ce langage nous invite à prêter l’oreille aux contrastes : rapides, nerveux, puis lents, déchirants, suspendus. Le rythme se traduit par une pulsation physique, on l’a dans le corps. Le lyrisme par des musiques très chantantes, exprime une mélancolie habitée. L’esprit touche notre âme par la liberté, la tension intérieure et la sensualité ressenties.

Le quatuor nous propose un programme intelligent et bien construit. Le Libertango – contraction des mots libertad et tango – représente le passage du tango classique au tango nuevo. Une nouvelle manière d’habiter le rythme, la pulsation de jazz par la contrebasse est remarquable. Adios Nonino une pièce émotionnelle écrite dans la douleur et portée par une ligne musicale d’une pudeur bouleversante rendue par un Ensemble qui a su en préserver la fragilité.

Le programme ouvrait d’autres espaces : la virtuosité presque incandescente de Der Heyser Bulgar (Naftule Brandwein), la richesse rythmique et terrienne de Danse de Bucsum (Bela Bartok), puis cette Rhapsody in Blue (George Gershwin) réduction orchestrale – exercice périlleux – qui conservait pourtant toute sa palette de couleurs et son souffle narratif. On passait d’un monde à l’autre sans rupture, porté par autant de beauté. Dans Fuga y Misterio ou Escualo, la précision rythmique et l’engagement physique des musiciens étaient saisissants et toujours au service du discours.

Et puis il y a eu ces moments suspendus : You Must Believe in Spring (Michel Legrand) d’une simplicité désarmante et Chiquilin de Bachin d’une infinie tendresse profondément humaine.

La cohérence du concert tient en grande partie au travail remarquable d’arrangement signé par Benjamin Deschamps, un musicien hors pair et un architecte sensible. On sent une écriture pensée de l’intérieur, chaque voix trouve sa juste place sans jamais trahir l’esprit des œuvres ni altérer l’âme, leur offrant une nouvelle lumière.

Le guitariste d’une brillance saisissante et toujours élégante a permis à chaque intervention de trouver sa juste place. Le contrebassiste, profondément lyrique, a fait chanter son instrument avec une humanité rare. La violoniste d’exception -virtuose- oui et surtout habitée a porté le jeu et la parole.

Ce que l’on retient au-delà de la maîtrise et de l’incommensurable virtuosité des musiciens, c’est cette capacité rare de faire de la musique un espace de vérité, un lieu où circule une parole musicale charnelle et architecturée.

Après une telle expérience, il est parfois difficile de trouver les mots justes. Peut-être parce que ce que l’on a reçu ne relève pas seulement de l’esthétique, mais du vivant. Du très beau vivant.

print