Le boute de toute?

mot et moeurs
Gleason Théberge
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Gleason ThébergeDans les conversations privées, la présence physique ou simplement sonore des personnes et l’importance de se faire comprendre permettent des travers et des raccourcis propres à diverses sociétés, même si elles ont une langue commune. L’ensemble de ces pratiques constituent ce qu’on appelle la langue familière, laquelle diffère de l’écrit et des propos de la langue soutenue des discours officiels.

L’œil lecteur habitué à cette chronique, dont celle de juin dernier, se rappellera qu’une question habituelle comme veut-il, où le T final du verbe se reporte sur le il, conduit chez nous en langage familier au ch’us-t-allé, dont le T permet d’éviter que deux voyelles se suivent. Or, bien que mal venue à l’écrit, la dérive est issue d’un principe d’usage faisant dominer l’harmonie sonore comme, par exemple, dans l’addition du L dans ce que l’on désire, pour enjoliver l’affirmation. On rencontre aussi parfois un Z de même fonction, par exemple, dans demande-z-en deux

Avec on va-t-être plusieurs à souper, on retrouve un souci parallèle de paresse esthétique produit par le T. C’est aussi le cas avec i’-t’a pris toute une débarque, dont le T n’est pas nécessaire et où le Il est aussi raccourci, comme on le fait verbalement pour la plupart des pronoms masculins et féminins (i’-z’ont voulu, a y’a dit, al’a pensé à tout). 

Ce qui peut étonner encore, cependant, c’est la tendance à prononcer le même T à la fin de mots où il devrait sans problème rester muet. Ainsi en est-il dans y’a toute vendu où le pronom qui s’impose serait un simple tout, comme dans tout le monde ou on aura tout vu. Mais dans cette habitude joue sans doute l’influence du toute qui sert à annoncer un mot féminin (toute personne) ou sert de pronom du même genre grammatical (toutes sont heureuses). 

J’ai aussi tendance à croire que l’habitude prise d’ajouter le cas marqué féminin au T qui finit tout explique les occasions où on dit le boute du chemin ou on le fait après d’autres sonorités (tout le monde est prète, dormir toute la nuite, c’était pas mon bute), tout comme dans le fameux y fait frète de nos hivers. Après tout, il existe le mot fret qui désigne une marchandise dont le français exige qu’on prononce le T final, comme c’est aussi le cas de l’adjectif net.Il en est d’ailleurs ainsi de plusieurs mots décrivant des sons d’origine humaine (atchoum!, chut! zut!), de cris d’animaux (cott! cott! cott!), de bruits plus ou moins courants (bang!, boum!, crac!, plouf!). Mais sans doute peut-on surtout voir dans nos dérives d’accentuation des finales la simple influence de l’anglais prédominant, où la plupart des consonnes finales sont prononcées.

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