Le canton d’Abercrombie

Diorama représentant la bataille du Fort Necessity – photo : en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Fort_Necessity
Brian Parsons
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Chronique toponymique de Joseph Graham

Joseph Graham (une traduction de Brian Parsons) – Les toponymes comptent parmi nos témoignages les plus précieux et méritent d’être préservés, même si qui ou quoi honorée a perdu de son prestige ou si les personnes qui ont choisi le nom ont été repoussées. Ce choix de nom n’était pas anodin et les générations futures ont le droit de le connaître.

Le canton d’Abercrombie englobe les municipalités de Sainte-Adèle, Sainte-Marguerite-Station (rattachée à Sainte-Adèle et Mont-Rolland). Touchant Saint-Hippolyte et Shawbridge (maintenant rattachée à Prévost), il fut initialement nommé en l’honneur du général James Abercrombie. Les raisons exactes de cet honneur demeurent un mystère; il pourrait s’agir d’une simple boutade, d’un message codé destiné à l’avenir nous invitant à nous rappeler que, parmi les généraux considérés comme des vainqueurs de guerre, on trouve — dans tous les sens du terme — des perdants. 

Abercromby, dont le nom s’écrivait avec un « y », comme sur certaines cartes anciennes, fut l’un des nombreux généraux britanniques qui ont joué un rôle important durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), considérée par certains historiens comme le premier conflit mondial. Un des éléments déclencheurs de ce conflit fut une friction entre français et anglais dans la vallée de l’Ohio, lorsque le jeune George Washington, pénétrant en territoire français, a surpris un détachement français commandé par le Sieur de Jumonville. Ce dernier avait été envoyé du Fort Duquesne pour réprimander Washington pour violation du traité d’Aix-la-Chapelle. Voyant les Français surpris dégainer leurs armes, les hommes de Washington ont été interpellés par Jumonville, qui a réussi à se faire entendre et à apaiser les tensions. Par l’entremise de son interprète, il leur a fait comprendre que lui et son groupe étaient des messagers des autorités françaises, puis il a commencé à lire une proclamation. Alors que son interprète répétait le récit en anglais, un membre du groupe anglais, un chef Sénèque connu sous le nom de « Half-King », a abattu Jumonville d’une balle dans la tête à bout portant. Neuf autres membres du groupe français ont ensuite été assassinés, et tous les autres, sauf un, ont été faits prisonniers.

Le seul évadé regagna Fort Duquesne, et les Français ripostèrent en submergeant Washington à son fort hâtivement construit, Fort Necessity, et en lui infligeant une défaite humiliante, lui permettant ainsi, avec ses hommes, de regagner le territoire britannique à pied et sans armes. L’humiliation était immense, car les nations autochtones de la vallée de l’Ohio étaient des alliées cruciales des deux puissances européennes, et faute d’autres moyens d’évaluer ces deux camps de blancs belligérants, elles avaient tendance à soutenir le plus fort. En fait, Half-King avait été courtisé par les Français, mais avait jugé les Anglais supérieurs. Bien qu’il eût été mis dans la confidence par les Français et sût, d’après eux, que la troupe de Jumonville n’était pas belliciste, il semble avoir conclu soit que le désir de paix et de dialogue des Français était un signe de faiblesse, soit qu’il était dans l’intérêt de son peuple que les Français et les Anglais s’affrontent. En conséquence, après avoir informé les Français de la présence de Washington, il mena ce dernier vers le petit groupe de Français venus les avertir qu’ils se trouvaient en territoire revendiqué par la France, provoquant ainsi la confrontation. L’action de Half-King a contribué à déclencher la plus grande guerre mondiale que le monde ait jamais connue, mais il a été tout autant déçu par les deux camps après la prise du Fort Necessity par les Français et la libération de leurs prisonniers.

Cette escarmouche isolée a dégénéré en conflit mondial lorsque la Couronne britannique a décidé de riposter. Bien qu’ils aient été en paix depuis la signature du traité d’Aix-la-Chapelle, ils étaient des rivaux commerciaux incapables de partager un territoire. Leurs différends ne se limitaient pas à la vallée de l’Ohio, mais la France était la principale rivale de l’Angleterre pour un empire commercial mondial. La guerre qui s’ensuivit serait un conflit d’hégémonie européenne, et donc mondiale, marquant le début de l’hégémonie anglaise qui perdura jusqu’aux années 1940. Le premier objectif des Britanniques était d’anéantir la puissance navale française. Les adversaires, qui se sont affrontés rapidement, étaient les Britanniques, les Prussiens et les Hanovriens contre les Français, les Autrichiens, les suédois, les saxons, les russes et, finalement, les espagnols. Général Abercromby, qui avait acquis son statut grâce à ses relations politiques et avait peu d’expérience du terrain, fut dépêché pour superviser les opérations militaires anglaises dans les colonies. Les Français ont envoyé des troupes sous le commandement du général Montcalm.

Un premier objectif des Anglais était de s’emparer du Fort Carillon (Fort Ticonderoga), situé à l’extrémité sud du lac Champlain. Abercromby, nommé à la demande du roi George II, a reçu l’ordre de s’appuyer sur l’un de ses généraux les plus expérimentés, George Howe, pour planifier et exécuter l’attaque. Montcalm, le défenseur, comptait 4 000 hommes; Howe en avait 15 000, qui devaient remonter le lac George, puis parcourir huit kilomètres de rivière et emprunter des portages pour atteindre le lac Champlain. Le long de la rivière, les Britanniques pouvaient facilement déloger les avant-postes et capturer les petits établissements français. Le premier affrontement a eu lieu avec des troupes tentant de regagner le Fort Carillon; lors de l’escarmouche qui s’ensuivit, Howe fut tué.

La mort de ce chef crucial laissa Abercromby désemparé, et il tarda tellement que ses troupes le surnommèrent « Mrs. Nambie-Crombie ». Quand il reprit enfin l’offensive, Montcalm avait eu amplement le temps de recevoir des renforts et d’encercler le Fort Carillon de broussailles et d’arbres abattus. Abercromby a ordonné l’assaut des barricades, mais a négligé d’utiliser son artillerie supérieure. Au fil de la bataille, les troupes britanniques se sont embourbées et ont été décimées. Une fois la poussière retombée, elles ont perdu 2 000 hommes et ont été forcées de battre en retraite. Les pertes françaises se sont élevées à 350 morts et blessés. Abercromby, exaspéré et paniqué, a ordonné la retraite et s’est retiré, non seulement le long des huit kilomètres de portages qu’ils avaient conquis, mais jusqu’au bout du lac George.

Lorsque la nouvelle du désastre parvint en Angleterre, Abercromby fut rappelé et remplacé par le général Jeffrey Amherst (nommé par le général britannique Huguenot Jean-Louis Ligonier). Ce dernier réussit à atteindre Montréal et s’en empara en 1760, un an après la prise de Québec par Wolfe (aussi endossé par Ligonier).

Abercromby obtint un siège sûr au Parlement où il défendit ardemment la taxe sur le timbre et s’opposa à toute opinion favorable aux colons dans leur lutte pour l’indépendance. Les Cantons du Nord ont été créés au début du XIXe siècle pour inciter les Canadiens à rester fidèles aux Britanniques plutôt que de partir pour la nouvelle République américaine à laquelle Ambercromby s’était si farouchement opposé. Ce canton porte encore son nom, mais aujourd’hui, seuls les notaires et les arpenteurs chargés de confirmer les titres de propriété dans ce canton ancien le découvrent dans de vieilles archives oubliées, comme un rappel douloureux d’un vaincu parmi les généraux britanniques, pourtant victorieux lors de la guerre de Sept Ans.

Vous pouvez aller sur josephgraham.ca pour lire l’article en anglais ou pour obtenir des informations sur le livre de Joseph Graham, Nommer les Laurentides : La petite histoire des cantons du nord.

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