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Au service de l’industrie sucrière
Daniel Machabée – « Un seul fait de ce genre suffit pour caractériser toute une époque. » L’indépendant, 1835
À notre époque, on ne se pose plus la question tellement le geste est banal : mettre du sucre dans notre café matinal. Ce sucre raffiné, utile dans notre quotidien, prisé de la population en général, honni par la communauté scientifique, nous arrive tout droit de nos usines. Au début du XIXe siècle, le sucre est une denrée rare qui provint principalement des plantations de cannes à sucre des colonies américaines ou africaines. Or, en 1806, Napoléon Bonaparte impose à l’Europe un blocus continental pour empêcher le commerce avec l’Angleterre et la ruiner. Comme les Anglais possèdent le plus grand empire colonial à cette époque, la disponibilité du sucre sur le continent diminue drastiquement. Il fallait donc trouver rapidement une alternative. Comme la science chimique est en pleine effervescence alors, la solution est trouvée : le noir animal.
Le noir animal est aussi appelé le charbon d’os. C’est une substance riche en carbone qui est obtenue par la calcination des os à l’abri de l’air. Utilisé d’abord comme engrais, il est ensuite utilisé pour décolorer des substances, notamment des types de sucre qui ne sont pas blancs. Bien que la méthode soit éthiquement discutable et morbide, le commerce illicite de squelettes humains et animaux a fait la fortune de bien des agriculteurs jusqu’aux années 1930. Retour sur cette activité fort méconnue.
Le champ de bataille de Waterloo
Le 18 juin 1815, l’empereur Napoléon Bonaparte, de retour sur son trône depuis moins de 100 jours, veut détruire la coalition entre les Britanniques et les Prussiens. Jouant de malchance, il perdit cette bataille et dut abdiquer une seconde fois, ce qui mit fin à sa carrière politique. Cette bataille fit environ 10 000 morts et autant de victimes chez les chevaux. Après la bataille, comme les risques d’épidémie et de maladie sont assez importants, on se dépêche à enterrer les cadavres dans des fosses communes. Les lieux d’inhumations sont bien connus et très vite, quelques jours seulement après la bataille, des touristes vinrent visiter ce champ de bataille qui a passé à l’Histoire. Certains vont même raconter dans des lettres et par des dessins ce qu’ils ont vu.
Cependant, deux siècles plus tard, les archéologues sont perplexes : où sont passés les cadavres ? Malgré des fouilles annuelles depuis 2012, on a retrouvé que deux tombes anonymes et individuelles à Waterloo. Certains pourraient prétendre que les ossements se sont décomposés. Or, les ossements retrouvés dans les deux tombes sont en excellent état et le sol n’est pas acide, ce qui permet une bonne conservation des ossements. Alors, où sont passés les morts de Waterloo ?
L’alternative au sucre des colonies anglaises
Revenons au Blocus continental imposé en 1806, qui rend pratiquement impossible l’approvisionnement en sucre dans les pays européens continentaux. Les scientifiques français et allemands se penchent rapidement sur le problème et arrivent à perfectionner l’extraction du sucre de la betterave. Le sucre fait donc son retour dans les salons européens. Le problème est sa couleur : le sucre de la betterave est brunâtre et ne se dissout pas comme la cassonade. Le café, entre autres, perd sa belle couleur noire avec ce produit.
C’est alors que le chimiste français Charles Derosne va être un des premiers en 1811 à obtenir le noir animal et l’appliquer à la purification du sucre de betterave en 1813. La méthode est simple : au moment de la cuisson, le sirop de betterave est passé dans du charbon animal, ce qui donne au sucre une couleur blanche étincelante. Comment obtient-on le noir animal ? Tout simplement en broyant des ossements d’animaux et en les cuisant à une forte température. En quatre ans, l’industrie au complet adopte cette technique novatrice.
Cette nouvelle technique apporte rapidement une nouvelle problématique : il faut des os. Si les pourvoyeurs naturels d’os demeurent les boucheries et les abattoirs, l’Europe va rapidement se retrouver face à un manque de la ressource, car c’est à cette époque que les chimistes découvrent la vertu de la poudre d’os comme revitalisant de la terre fatiguée par une agriculture intensive. Ainsi, alors que le commerce des os était l’apanage des classes pauvres, celui-ci va devenir un commerce très lucratif.
Dévaliser les fosses communes pour extraire la ressource
La conséquence directe de cette augmentation de la demande est que les fournisseurs d’os ne suffisent plus à la demande. C’est alors que les profanateurs de tombes vont se remplir les poches, et ce, malgré les interdictions d’exhumations illégales. Comme l’Europe sort tout juste des guerres napoléoniennes qui ont fait entre quatre et sept millions de morts, la quantité d’os ne manque donc pas. Dès 1819, on observe le pillage des fosses communes sur les champs de bataille de Lübeck et Hambourg. Dans les années 1830, la ferveur de la chasse aux os se propage à d’autres lieux macabres : cimetières anciens, fosses communes des victimes de la peste, les momies égyptiennes, les autochtones américains… Il n’y a plus de lieu de sépulture éternel pour ces chasseurs d’os.

Waterloo est relativement épargnée jusqu’aux années 1831-1832. À cette époque, la Belgique devient un producteur important de la betterave à sucre. Avec cette production, l’industrie du sucre belge a besoin d’un million de kilos d’os. Avec une telle demande, la filière naturelle ne suffit pas. D’autant plus que la France et l’Angleterre achètent eux aussi des ossements belges : 350 000 kilos en 1834, deux millions de kilos en 1835 et trois millions en 1836. En même temps, l’industrie de la betterave s’installe aux environs de Waterloo, qui est une plaine fort propice à cette culture. Tout est rasé pour faire place à la betterave.
À cela s’ajoute la construction de la Raffinerie nationale du sucre de la Belgique à proximité du champ de bataille. Cette usine possède son propre atelier de fabrication du noir animal. D’autres usines vont s’installer en périphérie du champ de bataille qui devient l’épicentre de la production de la betterave européenne. En 1835, la presse française écrit qu’une compagnie d’industriels belges a acheté le droit de fouiller la terre du champ de bataille pour transformer les os en noir animal.
Il ne suffit pas de se fier juste à des articles de journaux d’époque, mais également de jeter un coup d’œil dans les archives locales. En 1834, on retrouve dans les archives de Braine-l’Alleud (commune qui gère les champs de bataille) un procès-verbal concernant des activités illégales sur les champs de bataille faisant état d’exhumations illégales. Les autorités interviennent et proclament la criminalisation de ces fouilles. Les agriculteurs sont naturellement visés, car ce sont eux qui creusent la terre et qui sont susceptibles de déterrer les restes humains, d’autant plus qu’il faut creuser profondément pour faire pousser la betterave.
En 1836, un historien français, Edgar Quinet, alors en visite à Waterloo, remarque que des paysans s’occupent à creuser des tranchées autour de la ferme de Haie Sainte où les combats furent violents, desquelles ils sortent des amoncellements prodigieux d’ossements. Intrigué, l’historien demande à un paysan, pourquoi cette profanation. Celui-ci de répondre : pour la production de noir animal. Il ajoute que les ossements des soldats de la Garde impériale sont particulièrement prisés, car ils sont en grand nombre.
Sachant qu’en 1837, 100 kilos d’os se vendaient 14 francs, il y a toute une fortune à soutirer de ces fosses communes quand on sait qu’un pain se vendait 25 centimes. Malgré les questions éthiques, les autorités n’avaient pas intérêt à arrêter ce commerce qui enrichissait les paysans et la région. De fait, on n’enregistre aucune arrestation pour avoir profané des sépultures ou des fosses communes au XIXe siècle.
Waterloo n’est pas le seul exemple. Tous les champs de bataille des guerres napoléoniennes ont été pillés et soulagés de leurs précieux ossements. Et cette pratique a perduré bien au-delà de cette période : on retrouve les mêmes activités lors des guerres de Crimée, de la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et même jusqu’à la profanation des morts lors de la bataille de Verdun en 1917. La situation préoccupe les autorités qui interdisent en 1924 l’exploitation des ossements provenant des champs de bataille. En 1892, un conseiller municipal français a même proposé de vider les Catacombes de Paris pour produire du noir animal. Depuis 1930, de nouvelles techniques de raffinage ont permis de changer les pratiques dans l’industrie sucrière. Nos morts peuvent donc reposer en paix et témoigner de leur passage à travers le temps et l’Histoire. Cher lecteur, la prochaine fois que tu mettras du sucre dans ton café, pense qu’autrefois certains pouvaient y voir flotter des fragments d’os, ce qui n’était pas très éthique et démontre que nos aïeux avaient une tout autre relation envers les morts que nous.
