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Gleason Théberge – Nous naissons avec des traits physiques et intellectuels hérités d’une évolution plus que lointaine. Et selon ce que la vie et nos choix permettent, nous les transmettons. Sous notre prénom et nom de famille, unique, notre courte existence nous place à l’arrivée de tout ce qui nous a fait et au départ d’une éventuelle descendance nombreuse.
Dans toutes les sociétés, les traditions imposent dans les noms des références aux ascendants, du genre fils ou fillede comme le ben/bin (Tahar Ben Jelloun) arabe, les Mac/Mc gaélique (Macbeth/McMurray) insérés au début du patronyme; ou à la fin, comme les sky /skaya d’origine balte de Zelensky ou Yarochevskaya. L’Acadie, quant à elle, a conservé l’énumération des ancêtres pour désigner la Marie à Jean-Pierre, à Daniel et Zacharie.
Pour nous signaler, simple grain de sable dans le sablier du temps, notre nom peut seul suffire à nous garder une place dans la société moderne. En guise d’avantage ou de fardeau social, nous transportons aussi la réputation de nos aïeux, la culture de notre lieu de naissance et la référence aux modes. Au Québec des prénoms chrétiens, après nos modernes Marie-Soleil et Horus cherchant dans la symbolique un espoir de vie nouvelle ou un rappel majestueux, nous assistons à une course à l’originalité qui ne fait pas que casser les graphies habituelles en Nataly, Jan-Filipe et Maryandrée. Les biens nantis et les soucieux d’originalité excessive défient les règles pour faire porter à leurs enfants des Amélie-Love, Miracle et autres Noah d’inspiration étasunienne.
Nos voisins anglophones ont d’ailleurs conservé les trois appellations romaines insérant entre le prénom et le nom de famille une allusion à un protecteur (John Fitzgerald Kennedy). Dans certains milieux, une pratique parallèle crée aussi des surnoms, souvent négatifs en milieu scolaire, vaguement caricaturaux chez les motards, sympathiques chez les sportifs ou chaleureux en amitié.
Or, depuis que notre espèce laisse des traces écrites, nous figurons comme privilégiés d’avoir davantage de chance que notre fantôme nous survive, mais rien ne garantit que le papier ou les encryptages numériques résistent vraiment autant que les monuments abattus par les querelles ou grugés par les catastrophes naturelles.
De nos jours, ce nom qui nous sert de passeport vers une éternité illusoire est d’ailleurs déjà l’objet de vol d’identité. Notre apparence même peut être clonée en vidéos trompeurs. La technologie en est presque rendue à pouvoir fabriquer de nouvelles présences crédibles de personnalités disparues. Depuis Internet, de nombreux mouvements sociaux permettent à nos contemporains de diffamer n’importe avec des mensonges, que le fouillis des réseaux de communications empêche de contredire par la logique du vraisemblable et de la science.
Je vous laisse conclure entre l’attente du pire et la méfiance à conserver.
